Mais le manager rêvé serait celui qui saurait faire travailler son « poulain », comme disent les gens de sport, et qui n’aurait jamais l’air de l’y contraindre. Il faudrait pour cette tâche un garçon très fin et très délicat, qui donnerait à l’homme de lettres le désir de se mettre à sa table à écrire, qui lui conseillerait habilement certaines lectures stimulantes, qui lui parlerait, sans en avoir l’air, des succès de ses confrères. Il rapporterait adroitement à l’écrivain ce qu’on dit de lui dans le monde, en laissant de côté les blâmes trop sévères et les éloges trop hyperboliques, qui sont aussi stérilisants les uns que les autres.

Il saurait aussi discerner les moments de bonnes dispositions et d’inspiration, et les mettrait à profit. Il éloignerait à ce moment-là toutes les causes de distraction qui pourraient détourner l’écrivain de sa tâche. Il se mettrait sournoisement en travers des parties de bridge (un directeur anglais me disait que le bridge, en absorbant la plupart des auteurs, a causé la faillite de plusieurs théâtres de Londres). Notre homme empêcherait aussi, avec quelque adresse diplomatique, les tendres entretiens.

A d’autres instants, quand il sentirait son poulain un peu surentraîné, c’est lui-même qui l’emmènerait s’amuser en ville. Alors il lui interdirait d’écrire et de se mettre à une tâche qui aurait toutes chances d’être médiocrement exécutée.

C’est le manager qui s’occuperait des heures des repas et des menus. Car il est admirable que, de notre temps, on surveille avec une attention si savante l’alimentation d’un athlète, et qu’on laisse les poètes distraits engloutir à leur guise, en les mâchant à peine, des concombres, des pickles et des ronds de saucisson.

Faute de surveiller nos hommes de génie, ce qu’on laisse perdre de chefs-d’œuvre ! Comme si nous en avions tant que ça de reste !

L’écrivain, souvent gourmand et lubrique, se persuadera facilement, s’il est livré à lui-même, que la bonne nourriture doit lui fournir une excitation salutaire, et que les expériences sentimentales nombreuses sont nécessaires au développement de son expérience psychologique. Et s’il ne réussit qu’à se procurer des digestions lourdes, et à s’anémier le cerveau, il saura trop vite en prendre son parti ; car un débauché subtil trouve toujours de bonnes raisons pour justifier ses écarts. C’est surtout dans le peuple que le poivrot se frappe, et verse des larmes en répétant qu’il est un cochon.

La tâche de manager consistera à garder son éminent élève à mi-chemin de l’orgie périlleuse et d’un ascétisme anormal et anti-humain.

Mais il ne se bornera pas à le maintenir en bonne condition intellectuelle. Après avoir surveillé la gestation de l’œuvre, c’est lui qui la placera et la fera fructifier au mieux, en fera sortir pour son client le plus de gloire possible et le plus de « phynance ».

Les écrivains ont affaire, quand il s’agit de transmettre leurs productions au public, à des intermédiaires, éditeurs et directeurs, qui sont souvent d’habiles businessmen. Et ces bons commerçants, à la première objection des producteurs, font paraître une surprise douloureuse et semblent dire : « Comment, vous, un artiste ! » L’artiste, qui a fait des humanités, qui a lu de belles pages latines sur le désintéressement, est très impressionné et ne songe pas à dire au commerçant : « Pardon, je suis un artiste, mais dans mes rapports avec un commerçant je suis forcé d’être un commerçant : ainsi le veut d’ailleurs le Code de commerce, qui me rend justiciable du tribunal consulaire. »

Voilà ce que répondrait le manager à l’éditeur ou au directeur. L’écrivain ferait défendre ses exigences par un mandataire sinon intraitable, du moins plus combatif qu’il ne peut l’être lui-même.