Après avoir obtenu du directeur un traité excellent, avec une bonne place dans la saison, un fort dédit et un bon chiffre de représentations garanti, le manager s’occuperait de la presse.

Tâche délicate entre toutes, car le critique, de notre temps au moins, n’est pas vénal. Mais il est sensible. Il aime les égards. Il n’est pas fâché de savoir que les écrivains dont il prise les ouvrages ont une estime particulière pour ses facultés de critique, pour son goût, pour sa subtilité. Et il tient à ne pas paraître manquer de pénétration, à ne pas passer au travers ou à côté des beautés d’un ouvrage. Son métier est difficile, et, pour ma part, je ne voudrais pas l’exercer. On vous demande d’apprécier les qualités d’un ouvrage qui vient de naître et sur lequel le public véritable ne s’est pas encore prononcé. Si j’étais critique, je ne serais tranquille qu’avec les reprises.

J’ai eu sous les yeux l’ensemble des articles publiés sur une pièce qui n’obtint qu’un succès incertain à la répétition générale. Or, cette pièce fut jouée toute une année. A la rentrée, une nouvelle convocation de presse réunit la critique aux environs de la trois centième. Cette fois, une unanimité touchante s’était faite dans les articles, qui louèrent à l’envi les mérites de l’ouvrage. Un nouvel élément d’appréciation avait été fourni à la critique, qui pouvait, cette fois, juger en connaissance de cause, dans la plénitude de sa compétence.

Cet avertissement en douceur, cette sorte de préface parlée incomberait au manager, qui serait mieux placé que l’auteur pour exécuter ce travail préparatoire, rencontrerait habilement les critiques dans un couloir de répétitions, leur indiquerait en passant les auteurs, Marivaux, Molière ou Shakespeare, avec qui son poulain accepterait la comparaison, et mettrait au besoin le critique en garde contre les obscurités possibles de l’ouvrage, obscurités mystérieuses où quelque génie s’est peut-être caché pour revenir plus tard narguer, dans les temps futurs, le juge imprudent qui n’aurait pas su le reconnaître.

CHAPITRE VIII
L’AUTEUR ET SES AMIS

Les heures frémissantes des derniers jours de travail, l’angoisse de la répétition générale qui s’approche, toutes ces émotions pénibles et charmantes sont gâtées par une odieuse formalité : la distribution des places aux amis.

Pour ma part, c’est avec un sentiment d’effroi que je vois venir le secrétaire général, qui me remet un gros pli cacheté : « Votre service. » Je n’ouvre jamais l’enveloppe tout de suite. Dans l’hypothèse où je ne serais pas content du service en question, il faudrait faire, séance tenante, des observations, formuler sur un ton léger les revendications les plus amères. Le secrétaire me répondrait en plaisantant, pour ne pas se fâcher : « De quoi vous plaignez-vous ? Je vous gave de places. Dans aucun théâtre, vous n’auriez un service si important ! »

Si la discussion s’envenime, on va bassement se plaindre au directeur, grand seigneur préoccupé de bien d’autres affaires. Il dit d’un air détaché au secrétaire : « Tâchez donc de lui trouver encore quelques fauteuils. — Mais, patron, vous savez bien que je n’ai plus rien ! »… L’auteur lève les bras au plafond. Le directeur, pour le calmer, l’emmène dans la salle : « Occupez-vous donc plutôt de votre « trois », qui n’y est pas encore. Je vous assure que c’est plus important ! »

Évidemment, c’est plus important. Mais ce ne sont pas les choses les plus importantes qui ont le plus d’importance. L’auteur va s’asseoir dans la salle, en boudant. Il est brouillé mortellement pour trois heures avec le secrétaire général.

Il a dressé chez lui une liste des gens à qui il faut envoyer des places. Il confronte cette liste avec celle de ses coupons. Il a plus de fauteuils d’orchestre qu’il ne lui en faut. Mais, à part quatre fauteuils presque trop bons, tous les autres sont inenvoyables. Ils sont tout au fond, sous le balcon, dans les ténèbres.