Puis l’auteur examine ses coupons de balcon, et une grande détresse l’envahit, quand il a vu, sur le plan, où se trouvaient les 132 et 134, et les 133 et 135. Ils sont à l’extrême limite du second rang de côté, à un endroit où même une girafe devrait renoncer à toute espérance d’apercevoir un coin de scène. D’autres places, meilleures, ne sont pas plus utilisables. L’auteur a quatre clients pour les balcons, deux couples, à qui il a donné, une fois pour toutes, le droit éternel d’assister à ses générales dans ces conditions de gloire et de confort. Or, ces deux couples doivent être, ou tous les deux au premier rang, ou tous les deux au second rang. Et le service ne comprend que deux fauteuils de premier rang…

De même, une famille de six personnes a, depuis le huitième siècle de notre ère, le privilège d’une loge de face… Or, la loge 31 n’a que quatre places. Il y a bien la baignoire 15. Mais elle est aussi noire que le Cocyte ; on n’aperçoit de là que des acteurs décapités et l’on n’y entend distinctement que les tramways de la rue.

L’auteur, exaspéré, ne veut pas regarder la liasse abondante des fauteuils de foyer, de magnifiques premier rang de face, ceux dont on dit couramment : ce sont les meilleurs du théâtre. Ce sont, en effet, d’excellentes places, où l’on est bien assis, d’où l’on voit merveilleusement la scène. Mais il suffit d’envoyer un coupon de ce genre au plus tendre de ses amis pour développer dans son cœur des sentiments d’Atride et y allumer une haine destinée à ne jamais s’éteindre.

J’ai clamé bien souvent, dans le désert, cette proposition : ne donner aux auteurs que des fauteuils de foyer ; qu’il soit entendu, une fois pour toutes, qu’ils n’auront jamais d’autres places, et que ce sera désormais au foyer que seront placés « les amis de l’auteur ».

Peut-être, par ce moyen, rendra-t-on à ces places décriées un peu de prestige.

Ce qui pourrait décider certains auteurs à soutenir cette proposition, c’est qu’ils auraient désormais sous les yeux toute la bande de leurs amis, qu’ils verraient bien ainsi si leurs clients font leur devoir, devoir impérieux entre tous, qui consiste à applaudir, à acclamer la pièce sans la juger.

Il est admis par les auteurs qu’un ami juge mal la pièce de son ami, que le véritable ami est toujours sévère, qu’il ne souffre pas de défaillance. Il sait mieux que personne de quoi l’auteur est capable. Si donc cet auteur se permet de « courir au-dessous de sa forme », l’ami véritable protestera impitoyablement.

Quelques auteurs prudents se prémunissent contre les dangers de l’amitié véritable en conviant leurs camarades à la répétition des couturiers… Ce système a ses avantages. Si l’impression des amis est mauvaise, ils n’iront peut-être pas la répandre en tous lieux.

Et puis le jour de la générale, ils auront jeté leur venin ; ils seront calmés, inoffensifs. Ils applaudiront même avec vaillance, pourvu qu’ils aient affaire à un auteur à poigne, qui tienne bien en main ses partisans, et mène ses amis d’enfance au doigt et à l’œil.

CHAPITRE IX
ANDRÉ ANTOINE OU L’HISTOIRE DE FRANCE
Racontée à nos petits-enfants.