Il y a sept ou huit ans, un très vieux « routier de théâtre » chez qui j’avais déjeuné, me disait en parlant d’Antoine :

— Vous savez que cet homme n’a rien inventé. Un tel et Un tel et Un tel ont fait ce qu’il fait, bien avant lui !

Je ne répondis rien à ce vieux monsieur : nous étions d’avis trop différents pour des gens qui déjeunent ensemble.

Et puis, comme il n’était plus assez jeune pour changer sa manière de voir, à quoi bon le chagriner par une inutile contradiction.

Je hochai donc la tête et ce fut en moi-même que je lui répondis ces paroles sévères :

— Mon pauvre vieux, tu es né trop tôt, vois-tu ! Ce n’est pas pour toi, c’est pour d’autres plus jeunes que cette espèce de messie, André Antoine, est venu rénover le monde !

« … Il n’a rien fait, dis-tu, qui, avant lui, n’ait été fait par d’autres… Mais, si nous l’admirons, ce n’est pas pour avoir fait des choses que vous n’aviez pas su faire…

« C’est surtout parce qu’il n’a plus fait des choses que vous faisiez !

« Il n’a rien inventé : on n’invente pas la vérité. Et, à ce compte, sans doute, Flaubert, Zola, Maupassant n’ont rien inventé non plus.

« … Nous ne te demandons pas, vieillard, de renier, pour admirer Antoine, toute une vie impossible à recommencer. Mais tu ne nous empêcheras pas, nous, de le considérer comme un phénomène.