« Chaque fois, pour ma part, que je me suis trouvé en sa présence, j’ai eu l’impression étrange d’approcher un personnage historique. Il y a bien des gens à qui l’on dit : « Vous vivrez dans la mémoire des hommes. La Postérité vous recueillera. » Assurances tout de même un peu vagues. Ces gens-là seront peut-être reçus dans l’histoire ; nous n’en savons rien. Mais Antoine peut être tranquille : il y a, lui, sa place numérotée. »
J’ai trouvé, dans un livre, cette légende mythologique, que j’ai lue à mes enfants :
« Il y a une vingtaine d’années, au temps, je crois, où les théâtres, du moins certains théâtres encore, étaient éclairés au gaz, un employé de la Compagnie traversait un « plateau », celui où deux des neufs sœurs immortelles, plus spécialement affectées à l’art dramatique, ont coutume de fréquenter.
« L’employé du gaz se trouva en présence de l’austère Melpomène et de l’aimable Thalie. Il n’eut pas plutôt regardé ces deux sœurs, qu’il acquit sur elles une influence quasi-magique.
« Et il se mit incontinent à les empoigner, avec son énergie ordinaire :
— Vous allez me faire le plaisir de remonter dans votre loge, et de me retirer tout ce maquillage que vous avez sur la figure.
« Le visage de Thalie et celui de Melpomène disparaissaient, en effet, sous des couches renforcées de blanc gras et de rouge. Leurs traits étaient noyés, leurs muscles faciaux jouaient à peine : Melpomène et Thalie n’avaient plus figure humaine.
« Comme, tout en étant disposées à obéir, elles s’en allaient trop lentement, au gré d’Antoine, celui-ci les poussa aux épaules et les conduisit sous la pompe, oui, sous la pompe ; là, il leur rinça le visage, comme à des petites filles malpropres. Blessées, indignées, mais conquises, elles pleuraient de vraies larmes et poussaient des cris qui étaient des cris.
« Antoine alors les embrassa et leur dit :