— Écoutez les indications de Monsieur. Monsieur est l’auteur de la pièce. Il a le droit de faire jouer sa pièce comme bon lui semble. Parlez donc, cher ami. Je ne vois pas la chose comme vous. Montrez ce que vous désirez…
Alors, au milieu d’un silence de mort, l’auteur, blême de timidité, avec des gestes courts, hésitants, avec des paroles vacillantes et troublées, fait un essai d’indication, sous les regards apitoyés du metteur en scène et de tous les interprètes.
D’ailleurs, s’il s’enhardit, s’il surmonte sa gêne, s’il indique à tous ces gens hostiles quelque chose que l’on puisse imiter, le metteur en scène a bientôt fait de quitter l’avant-scène, de se désintéresser de toute la suite de cette aventure. Sous prétexte d’un ordre à donner, il disparaîtra brusquement ; ou bien sans quitter le plateau, il ira s’entretenir à voix basse avec un des artistes qui attendent leur tour de répéter. L’important pour lui, capitaine du bord, est de ne pas accorder, par sa présence, même silencieuse, l’apparence d’une approbation aux funestes conseils que ce passager sans mandat a l’audace de donner à l’équipage.
Quelquefois, le metteur en scène ne reviendra pas de tout l’après-midi. Et peut-être, le lendemain, quand l’auteur, tremblant d’être en retard, arrivera à l’heure juste sur la scène, il verra la chaire directoriale inoccupée. Le régisseur dirigera, ce jour-là, la répétition. Peut-être même le régisseur s’abstiendra-t-il par ordre et n’y aura-t-il, à l’avant-scène, que le souffleur (jeune homme distrait ou vieillard à bout de souffle). Les artistes ressembleront à de pâles naufragés… Ils s’en iront, au hasard, à droite et à gauche, sans guide et sans direction… Un texte incolore coulera mollement de leurs lèvres désenchantées…
Il ne restera plus à l’auteur qu’à se déchausser, à passer autour de son col un fil emprunté à un des machinistes, et à courir effectuer sa soumission aux pieds du metteur en scène. Celui-ci sera bon prince, d’ailleurs, si l’auteur est très repentant. Il reviendra à son poste, fera signe à l’auteur de s’asseoir à côté de lui, et recommencera son travail avec la hâte fébrile d’un monsieur qui doit rattraper le temps perdu. « Je ne peux pas attendre davantage. On mange de l’argent tous les soirs. Il faut que nous passions jeudi en huit. » L’auteur sait que ce n’est pas vrai, qu’on passera huit jours plus tard, mais il se trouve mal tout de même.
Vous pensez bien qu’à partir de cet instant il se tiendra toujours coi. Il se décide à tout tolérer… Que l’on pousse au comique des scènes sentimentales, qu’on fasse disparaître tous ses « mots » dans un « mouvement vertigineux », c’est bien, c’est parfait, le metteur en scène sait son métier, il a toujours raison. Et quand, magnanime, le Maître l’interpelle brusquement pour lui demander : « C’est bien votre avis, Untel ? », il sait qu’il faut répondre, « Oui, oui, absolument ! » sans la moindre hésitation, sans la plus petite réticence…
Au fond, toutes les qualités du metteur en scène se résument en une seule : l’infaillibilité ! Il peut indiquer des choses absurdes, il est admis qu’il ne se trompe jamais, et si, un jour, il pense qu’il se trompe, il faut qu’il donne à l’interprète l’indication contraire avec la même autorité. « Mais, Monsieur, vous m’avez dit de faire ça ? »
— C’est possible. Mais, d’après la suite du texte, je vois qu’il faut jouer ça autrement.
… C’est toujours la faute du texte. L’auteur fait semblant de ne pas écouter et de penser à autre chose.