Le premier acte de la comédie de mon ami Gédéon, joué dans un mouvement excellent par une troupe remarquable, venait de se terminer, et le rideau, en s’abaissant, avait déchaîné un ouragan d’enthousiasme. Quatre fois, la toile peinte était remontée et redescendue, et, dans la salle, ils n’en avaient pas encore assez. Ils criaient comme des fous. Trois ou quatre auteurs dramatiques, impuissants à calmer la tempête, avaient pris le parti d’acclamer comme tout le monde… On se précipita dans les coulisses. C’était une bousculade pour arriver à l’auteur, que l’on attrapait par les bras, et que l’on se repassait de mains en mains, comme un seau d’incendie. Le directeur souriait avec bonté… Il avait répété pendant quinze jours que le premier acte ne valait rien. Maintenant, il avait noblement oublié ce mauvais jugement. Il avait pris conscience de ses hautes fonctions ; il savait qu’en cas de succès, le directeur doit être le seul responsable…

L’encombrement des couloirs, quelques visites à faire dans les loges, un bock à prendre hâtivement, les mille (et une) obligations de l’entr’acte m’avaient contraint à remettre à plus tard ma visite à l’auteur. Quand je parvins sur le plateau, la foule, autour de lui, était moins dense. J’avais rencontré des gens émus, éreintés d’admiration… — Croyez-vous que c’est bien ? — Il n’a jamais rien fait de mieux !

Des gens mal embouchés prononçaient le gros mot de « chef-d’œuvre ».

Chacun adoptait l’auteur, l’accaparait… Il appartenait aux jeunes gens par la hardiesse de son dialogue, et aux vieux par son âge avancé… J’arrivai enfin jusqu’à lui, au moment où il gagnait la porte de fer qui mène au couloir des loges.

— Viens avec moi, me dit-il… Il fait doux dehors. Tu n’as pas besoin de pardessus.

— Mais… c’est que… je voudrais bien voir ton deuxième acte…

— Ne te dérange pas, dit-il. Maintenant, c’est fini… Ça n’a plus aucun intérêt. La pièce est cuite.

Je pensai d’abord qu’il voulait rire. Mais je vis dans ses yeux une sincérité effrayante.

— Prenons un taxi-auto et allons très loin d’ici, dans un petit café que je connais. Nous ferons une partie d’échecs, et je m’efforcerai de ne plus songer, du moins pour le moment, à cette aventure.

« Je n’aime pas penser aux choses désagréables… à l’instant où elles me seraient trop désagréables. J’attendrai, pour y réfléchir et pour en tirer une leçon, les jours où je serai plus calme, moins énervé par l’événement récent et le travail forcené de la dernière semaine. »