Le taxi-auto s’était mis en marche.

— Quand j’ai vu que le public s’amusait tant au « un », continua Gédéon, quand j’ai vu qu’ils saluaient avec tant de joie cet acte que je jugeais indigent et mauvais, je me suis dit : « Ton affaire est claire. Tu marches tout droit vers la gueule sinistre d’un four ! »

Il sourit, un peu consolé déjà par le sentiment de sa clairvoyance.

— J’ai vu, continua-t-il, bien des pièces obtenir, au premier acte, un succès retentissant. Ce n’est pas difficile de satisfaire le public avec un premier acte… C’est l’acte d’espoir, alors que les actes suivants sont les actes de réalisation. Tant que l’on promet, on a toujours les gens avec soi. Mais quand il s’agit de « tenir », c’est un autre tabac. L’accueil enthousiaste que les spectateurs ont fait à mon premier acte m’a prouvé tout de suite que nous n’étions pas d’accord… Je pensais que cet acte obtiendrait avec peine un succès moyen. Du moment qu’il a tant plu, c’est qu’ils y ont vu autre chose que ce que j’y avais mis, c’est qu’ils ont entendu des promesses, que j’ai faites sans m’en douter. Et c’est très grave. Plus l’espoir a été grand, plus la déception sera rude. Et, naturellement, c’est moi qui trinquerai. Et je serai puni par où je n’ai peut-être pas péché. Car, même si j’avais regardé de plus près ma pièce, je n’aurais pas discerné ce que je promettais au public à mon insu.

« On parle souvent des préparations nécessaires. La question des « préparations involontaires » est plus importante encore. En disposant, au premier acte, tous les pétards qui doivent faire, aux actes suivants, éclater de rire, l’auteur ne se doute pas qu’il laisse tomber de sa poche un certain nombre d’autres mèches à explosion que le public ne quitte pas des yeux.

« C’est pour cette raison que bien des fantaisistes sont de mauvais auteurs comiques. Les ornements dont leur esprit capricieux orne leur dialogue prennent quelquefois une importance, une signification dont l’auteur ne s’est pas rendu compte.

« Les pièces comiques bien faites, comme on en a produit des quantités au dix-neuvième siècle, sont, bien souvent, d’une pauvreté, d’une puérilité, d’un manque de fantaisie désespérants. Mais, au moins, elles ne risquent pas de dépasser leurs promesses, le modeste engagement que leur auteur est capable de tenir.

« Ils sont rares, les auteurs, à la fois fantaisistes et comiques, que leur fantaisie accompagne sans cesse sans les faire dévier de leur chemin… »