Axiome important : Ne jamais laisser un directeur seul à seul avec un manuscrit. Choisissez un directeur intelligent, compétent, avisé. Apportez-lui un chef-d’œuvre incontestable… Prenons le Cid comme exemple. Supposons qu’il l’admire… Tout est possible. Mais, s’il s’abstient de montrer la pièce à des amis, si son admiration première n’est pas soutenue par des admirations de renfort, elle ne tiendra pas trois mois.

A notre époque, on n’admire longtemps qu’avec des entraîneurs.


Et l’auteur du Cid, à son retour de la campagne, arrivant la bouche en cœur pour s’entendre répéter des louanges, et savoir quand la pièce passera, si l’on a commandé des décors… aura devant lui un directeur complètement transformé, qui lui fera faire antichambre, lui serrera la main distraitement, et finira par lui dire :

— Oui, il y a de bonnes choses dans votre… comment l’appelez-vous… dans votre Cid (quel titre !) Mais que c’est dangereux, mon ami ! Cette dispute entre ce vieux et ce Gormas, et surtout ce coup de la gifle !… Là, de deux choses l’une, ou l’on rira, ou nous serons agrafés… Quant à votre récit de bataille, ce paquet énorme que vous m’avez posé au milieu du « quatre », je n’en parle pas. Vous le ferez sauter vous-même à la troisième répétition… L’acteur n’arriverait pas au bout…

Bref, l’auteur imprudent aura de fortes chances de remporter sa pièce, qu’il aura la ressource de faire jouer en représentation unique, dans une société littéraire, comme adaptation de Guillem de Castro…


Mais enfin, si le directeur n’a rien à jouer, s’il n’a pas de reprises possibles, s’il n’a pas un premier acte de pièce commencée à mettre en répétitions, il se résigne à faire lire aux artistes cette pièce achevée…

Le Cid fait, admettons-le toujours, une énorme impression sur les artistes. Alors, le directeur remonte sur sa bête, et l’auteur en croupe avec lui…

Au bout de huit répétitions, un grand découragement pèse sur tout le monde, d’autant plus morne que l’effet de la lecture a été plus brillant : on ne se dégoûte vraiment que de ce que l’on a bien goûté. Les protagonistes, qui avaient été étonnants dès la première répétition, ne font plus d’effet sur le directeur blasé ; l’auteur se force encore à l’admiration. Mais un doute terrible s’empare de lui. Tout le monde doute et s’effraie. Seul, l’acteur chargé de représenter don Alonse, deuxième gentilhomme castillan, paraît rassuré et confiant et, très préoccupé de son personnage, demande à l’auteur : « Comment le voyez-vous ? »