Le jour où les directeurs de théâtre commanderont ainsi aux éléments, il n’y aura plus de crise théâtrale. Et il demeurera à peu près indifférent d’écrire ou non de très bonnes pièces.
CHAPITRE XXVI
MAUD DE CHICAGO
J’avais rencontré mon ami Arthur à Biarritz, il y a trois ans. Arthur était à cette époque un garçon d’une trentaine d’années, très calé. Il venait d’hériter de sa mère ; il avait à dépenser chaque année une bonne soixantaine de mille francs. Nous étions tranquilles sur son compte ; aucune inquiétude pour ses vieux jours.
Or, il fit la rencontre d’une jeune fille blonde sans fortune, la fille d’un ébéniste de Charonne. Cette jeune Parisienne, reniant le nom de son père et même son propre prénom, se faisait appeler Maud de Chicago. Elle devait ce titre à un jeune dessinateur qui fut son premier amour.
Maud de Chicago fut distinguée par Arthur, un jour qu’il était venu des confins de Passy dans les régions bien plus orientales de Ba-Ta-Clan. On avait signalé la revue de ce music-hall à la bande d’Occidentaux dont il faisait partie. Les trois loges que cette bande remplissait s’exaltèrent à la vue de Maud de Chicago, au spectacle de la Beauté pure, que faisaient valoir une absence complète de talent et la voix la plus imperceptible des music-halls parisiens.
Dès lors, les progrès de Maud furent rapides. Un directeur des Mathurins lui confia un rôle de bonne dans une pièce très courte. Puis, grâce à de puissantes relations, elle fut engagée dans une tournée importante, la tournée Rigadel, qui faisait une quarantaine de casinos.
Arthur suivait la tournée, et c’est ainsi qu’il se trouvait de passage à Biarritz. Il était très heureux, car il aimait beaucoup voyager :
— Vois-tu, me dit-il, jamais je n’aurais l’énergie de me déplacer aussi souvent. Il y avait des quantités de villes que je désirais voir. De ma vie je n’y serais allé. Quand vous voyagez, toi et les autres, vous vous croyez obligés de vous rendre dans des endroits consacrés. Tu n’auras pas honte de dire : Je vais dans l’Engadine, ou au Mont-Saint-Michel, ou à Amsterdam. Et tu t’en vas dans des patelins intéressants, mais trop fréquentés. Tu n’auras jamais le culot d’annoncer : Je vais à Chalon-sur-Saône, ou à Périgueux. On s’écrierait : Qu’est-ce que vous allez faire là ? Alors tu seras obligé d’inventer un vieil oncle à visiter, ou une affaire…
Aux yeux du monde, on n’a d’excuse de voyager dans les endroits peu fréquentés que s’ils sont situés au diable. On vous permet d’aller dans des villages peu connus, s’ils se trouvent en Asie Mineure ou dans le Canada…
L’automobile a un peu changé ça. Maintenant il est avouable de visiter Nevers ou Moulins, parce qu’on est censé y être allé en auto.