— Moi, tu vois, continua Arthur, je parcours la France en chemin de fer, et je m’en trouve fort bien. Nous partons, Maud et moi, quelquefois après le spectacle, à minuit, d’autres fois le matin de bonne heure. Il n’y a pas à réfléchir, à combiner des itinéraires. Nous sommes les esclaves de l’administrateur de la tournée qui nous indique ce que nous avons à faire, l’heure du départ du train, l’heure de l’arrivée, ainsi que les changements et les stationnements dans les gares pour attendre la correspondance. Et quelle économie ! Je suis considéré comme faisant partie de la troupe, et je paie pour mon billet un tarif spécial. Et le billet de Maud est payé par la tournée ! Je n’ai à régler que l’hôtel et les petits frais accessoires.
J’ai appris l’année dernière qu’Arthur, l’homme économe, était pour ainsi dire ruiné par les petits frais accessoires : argent de poche, achat de cigares, d’autos et de petits hôtels. J’appris dans le même temps qu’il n’était plus avec Maud de Chicago. C’était d’ailleurs une brave fille. Je suis sûr, moi qui l’ai connue, qu’elle avait aimé Arthur pour lui-même. Mais elle aimait aussi le luxe et le bien-être. Un Américain du Sud lui offrit son cœur et son titre. Le nom des Chicago disparut de l’armorial, où il avait fait une bien brève apparition.
Or donc, il y a huit jours, j’étais assis sur le bord de la mer. L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours. Ma commère la sole y faisait mille tours, avec le mulet son compère.
(Rien de plus juste que cette impression du bord de la mer…)
J’étais, je dois le dire, assez malheureux, ce jour-là, parce que j’avais mis un pantalon blanc. Et je guettais avidement au ciel un petit nuage, afin d’avoir le droit de rentrer dans mon cottage pour mettre un très vieux pantalon.
D’autant que chez moi un pantalon blanc s’accompagne toujours — c’est un point sur lequel je ne transige pas — d’une paire de souliers blancs en antilope, encore plus « susceptibles ».
Je pourrais donc mettre — ô satisfaction profonde — de vieux souliers jaunes tout ridés…
Comme je reprenais le chemin de la villa « Mon Rêve », je passai devant un café et j’aperçus une petite pancarte qui changea le cours de mes idées. Elle était verte, d’un vert très frais, et portait en lettres d’or : Citronnade glacée.