Je connais un jeune monsieur très élégant qui ne manque pas une répétition générale. Mais il ne bouge guère du café.

Ce système a l’avantage de le dispenser de certaines formalités : il n’a pas besoin de demander des places. Et il est cependant de toutes les répétitions. Et il fait partie de ce Tout-Paris si brillant, de cet aréopage d’art, qui fascina tant mes rêves de jeune homme. Quelquefois, il rentre dans la salle au dernier acte, et se case dans un fauteuil libre.

Il n’y a pas d’homme, à Paris, qui ait sur les pièces des idées aussi justes et aussi motivées. Il sait ce qu’en pense la critique, et prévoit le sens de tous les articles du lendemain. Aussi est-il très écouté par tout le monde, et son avis personnel est-il recueilli avidement par les amis de l’auteur.

— J’ai vu aussi quelqu’un, qui est très content de ta pièce… C’est ce garçon, tu sais, qu’on voit toujours aux générales… Je n’ai pas son nom à l’esprit…

Bien entendu, personne ne sait son nom. Mais personne n’ose le demander à qui que ce soit, car chacun, évidemment, se déshonorerait en ne le sachant pas.


Pendant les actes, le critique inconnu va faire son tour sur le boulevard ; mais il se trouve bien des gens pour lui dire : « Où êtes-vous placé ? » — « Dans une loge. » — « Venez à côté de moi. J’ai un bon fauteuil inoccupé. »

S’il fait très mauvais temps et s’il ne reçoit pas d’offre de fauteuil, il demande simplement de quoi écrire, et il se met à rêver, avec une page blanche devant lui. Tout le monde a regagné ses places… Il n’y a plus, dans le café, que deux ou trois consommateurs quelconques. Un garçon a mis sa serviette en cache-nez et dort sur une table. La dame du comptoir écrit des petites choses toutes brèves et certainement inutiles. Sur une table, le jacquet repose, rangé avec les trois Bottins. Quelquefois le gérant du café s’approche du critique anonyme et lui demande s’il croit que la pièce sera un succès.

— Peut-être ! dit le célèbre inconnu.

— Ça serait bien notre tour. La dernière n’a pas été bien fameusement. C’était pourtant gentil. J’ai vu ça un soir… S’ils pouvaient retomber sur une pièce comme il y a deux ans — je ne sais plus le nom. On a bien travaillé pendant quatre mois… Quoique, par le fait, ça ne soit plus aussi bon comme par le passé. Il y a de cela quinze ans, j’ai vu servir jusqu’à cent cinquante bocks dans un entraque… Maintenant, le public boit beaucoup moins. Ils dînent tard, ils vont souper… Et, à part quéques bons soiffards, qui ont toujours besoin de se l’humecter, ce qu’on fait de limonade et puis rien, c’est à peu près dire. Heureusement que nous avons, l’après-midi, à l’apéritif, de la clientèle du quartier… Je ne sais pas comment c’est ailleurs, mais, ici, s’il fallait compter sur les spectateurs du théâtre, il n’y aurait qu’à fermer boutique… Et puis, juste au moment où c’est qu’il va commencer à faire chaud, ils vont se mettre à fermer…