Pendant les répétitions, la mère a sa place marquée au fond du plateau. Elle est assise là toute la journée, ayant sur ses genoux le manteau, le béret et la toque en faux astrakan de la jeune artiste. Elle est entourée de deux ou trois dames qui attendent leur tour de répéter et qui écoutent avec intérêt toute la vie enfantine de la petite Gazul, la façon dont elle a été nourrie jusqu’à deux ans avec du lait de vache et de l’eau sucrée, son habitude de dormir le jour et de bavarder toute la nuit, son goût de la toilette, son refus absolu d’aller à l’école… « C’est moi qui la fais travailler », affirme très sérieusement sa mère.
Les dames artistes, quand la petite vient au fond du plateau, la prennent sur leurs genoux et la câlinent, car les artistes tiennent beaucoup à accuser leurs sentiments de famille, maternels ou filiaux. Elles aiment aussi à montrer leur instruction et l’on a du mal, aux répétitions, à les empêcher de dire : « Tu as-z-eu tort, ou deux heur-z-et demie. »
C’est donc l’occasion pour ces dames de parler de leurs enfants. La belle Laure a déjà bien du souci avec le sien, un garçon de treize ans, étonnamment haut et grand pour son âge. Le fils de Daisy Bertin n’a que dix ans. Daisy lui fait repasser son histoire sainte.
« Il vous pose des questions insupportables. Ainsi, l’autre jour, cette histoire de Joseph et de la femme de Putiphar… J’ai eu de la peine à m’en sortir.
« — Ah ! celle-là, dit Laure, l’histoire du manteau ! Je ne la raconterai jamais à un enfant.
« — Pourtant, il y a façon de s’en tirer, dit Daisy.
« — Non ! dit Laure gravement. Jamais l’histoire du manteau. Ça leur apprend à ne pas faire attention à leurs vêtements. »
Le peintre de mœurs
Il y a trente-cinq ans, c’était un petit employé de ministère, un être exigu, orné d’une barbiche et d’un pince-nez. A cette époque, il écrivait des pièces et des romans mondains. On y voyait de jeunes ducs dissipés, qui faisaient sauter la banque, et les « cercleux » parlaient volontiers de tirage à cinq. A vrai dire, l’auteur, assez étranger au monde des jeunes ducs, n’avait jamais vu de sa vie une partie de baccara.
Maintenant il a cinquante-neuf ans et il est chef de bureau. Il n’a pas augmenté de taille, mais il s’est arrondi, et son importance sociale le fait paraître plus grand. D’ailleurs, à un certain âge, en dépit de ce que pourrait dire la toise, on cesse d’être un homme petit.