C’est le modèle des époux et des pères. Ses deux filles sont mariées confortablement. Il a passé de la petite bourgeoisie dans la bourgeoisie moyenne.

Il a cessé de s’intéresser au grand monde et, suivant la Mode avec autorité, il peint désormais, avec tant d’autres écrivains, les mœurs de la basse pègre. Les soirs où sa compagne et lui ne restent pas au coin du feu, ils vont dans un music-hall écouter une de leurs nouvelles chansons, que profère une femme en cheveux roux, résolument inquiétante. Elle parle sans modération des amours de sa vie, et du « beau môme » dont l’œil la possède.

Tous les descripteurs attitrés des bas-fonds ont été mis à contribution par le brave chef de bureau qui, dans la paix de son cabinet, a mêlé sur du papier les jargons de toutes les époques, l’argot d’Eugène Sue et celui des réalistes de 1875, en y ajoutant quelques expressions plus « à la page » prises dans des productions plus modernes.

Depuis le jour où un flatteur, le félicitant d’une nouvelle chanson d’apaches, lui a dit avec conviction : « Ah ! vous les connaissez bien ! » le peintre de mœurs s’imagine de bonne foi qu’il a vécu avec ses personnages, et que sa grande qualité est de « faire vrai ».

Il a raison, d’ailleurs. La vérité, c’est ce que les bonnes gens croient être la vérité.

L’administrateur

Le secrétaire général est un homme de lettres. L’administrateur est un homme d’affaires. Parfois, mais c’est l’exception, c’est un ancien comédien qui n’a pas brillé sur la scène, peut-être parce que son esprit méthodique et précis le privait de la souplesse nécessaire pour interpréter la pensée d’autrui. Le plus souvent c’est un monsieur que les hasards de ses relations ont amené à son poste.

Cette dernière variété d’administrateurs — ceux qui ne sont pas du bâtiment — se reconnaît à ce fait qu’ils jugent les pièces avec autorité. Leur avis, qui renforce toujours celui du directeur, n’en est pas moins libre et spontané. Mais ils sont entrés dans la maison avec une foi aveugle dans la compétence artistique du patron.

On voit parfois l’administrateur, pendant les répétitions, sur le plateau, s’il a quelque chose à dire au directeur. Mais il n’apparaît officiellement dans la salle qu’à la dernière représentation de travail, celle qui précède les couturiers et qui est exactement ce qu’était il y a quarante ans l’ancienne répétition générale. Il y a là des amis et parents de l’auteur, la femme du directeur, l’ami du directeur, et, dans une ombre épaisse, quelques protecteurs d’héroïnes, de confidentes et de bonnes.

C’est la journée la plus dure pour le malheureux écrivain. Dans cette bande d’êtres féroces, le plus terrible n’est pas ce jour-là le patron et les moins sanguinaires ne sont pas les amis de l’auteur.