Rien qu’en palpant l’enveloppe, une concierge exercée sait bien si elle renferme la bonne ou la mauvaise réponse. Elle connaît, d’autre part, la tête de la plupart des solliciteurs : cette troupe avide contient toujours le même noyau patient et tenace, rompu à ce dur métier de l’assaut au secrétaire. Mme Mageon les reconnaît donc bien, eux ou leurs délégués, car beaucoup d’entre eux envoient leur petite amie ou le chasseur du café où ils sont installés pour le bridge quotidien. C’est avec tout l’empressement dont elle est capable que la concierge tend à ces personnes l’enveloppe qui contient l’avis de refus.
Car Mme Mageon n’aime pas remettre des réponses favorables. Elle souffre, autant que le directeur, de voir des gens venir à l’œil au théâtre. Le plaisir royal de dispenser des faveurs s’émousse rapidement, autant chez le directeur et le secrétaire que chez la concierge. J’ai connu un directeur qui faisait de belles affaires et dont la joie était gâtée par l’obligation où il se trouvait parfois de donner une loge ou deux fauteuils. Il ne haïssait pas le genre humain ; il était généreux en d’autres occasions : il détestait donner des places.
Il y a parmi les clients de Mme Mageon, des personnes qu’elle voit arriver aux portes de sa loge avec une satisfaction toute particulière. Il s’agit de jeunes gens sans surface, attachés ou rattachés arbitrairement à un vague périodique, et qui ont lassé le secrétaire par leurs demandes réitérées, si bien qu’il a jeté au panier leur dernière lettre, sans même y répondre.
Ce sont les bons instants de Mme Mageon. A la question : « Avez-vous quelque chose pour M. N…? » elle répond avec une politesse glacée mais irréprochable : « Non, monsieur ». « Voulez-vous avoir la complaisance de vérifier ? » demande le jeune homme, les dents serrées. Mme Mageon prend, sans se fâcher, le petit tas des réponses, et, avec la lenteur savante d’une personne bien sûre qu’il n’y a rien, fait durer le plaisir en regardant les suscriptions une à une. Le jeune homme s’en va, la rage au cœur, se promettant bien, le jour où il sera célèbre, de tirer une cruelle vengeance du directeur, du secrétaire et de la concierge. Viennent la gloire et la puissance, il oubliera ses rancœurs et sympathisera, de l’autre côté de la barricade, avec ces autres forces mauvaises.
Une variété de commanditaire[1]
[1] Pour répondre à des demandes éventuelles, les personnages décrits ici ne correspondent pas à des individus définis, dont je puisse fournir le nom et l’adresse.
C’est un garçon de trente-huit ans, petit, maigre et bien mis. Dans un moment critique, il a apporté trois cents gros billets, prélevés sur une large fortune gagnée dans l’industrie.
L’affaire s’est conclue au restaurant, à la suite d’un déjeuner à trois. Personnages : le directeur, le futur commanditaire, un ami commun.
Au fond, le commanditaire avait fait son sacrifice avant de se mettre à table, et les vins somptueux qu’il goûta n’arrivèrent pas à affaiblir ses bonnes résolutions.
Il parut de manières aisées ; ses paroles, rares, étaient choisies. Le directeur le prit pour un homme méfiant, alors qu’il était timide et simplement désireux de se rendre utile à une entreprise. Il n’affectait une grande prudence dans les affaires que par une peur bourgeoise d’être mal jugé et de passer pour un garçon irréfléchi.