Le soir d’une générale, qui n’avait pas très bien marché, on regardait le commanditaire avec un peu de gêne, mais il était plus gêné que tout le monde à l’idée qu’on pût le croire mécontent.
… Non, il n’a pas d’amie dans le théâtre. Quelques-unes des artistes pensent peut-être à lui mais n’osent le lui laisser voir. On imagine qu’il a une vie sentimentale mystérieuse et qu’il est l’amant d’une grande dame… Nos renseignements particuliers nous permettent de dire qu’il n’en est rien. On l’a vu dîner de temps en temps avec une petite amie de hasard et qui n’est chaque fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Il a peut-être songé, de son côté, à telle ou telle artiste, mais il ne veut pas avoir l’air d’être entré dans ce théâtre pour se procurer des femmes…
Il n’y est entré que pour rendre service. Or, cet ami sérieux, qui voudrait être considéré comme un amant de cœur, n’est compris par personne. Le patron ne se doute pas de cette gentillesse foncière et de ce dévouement désintéressé… Cela vaut mieux, car il en jouerait grossièrement et, avec sa lourde habileté, gâterait cette charmante petite nature.
Chabarre
On se demandait comment Chabarre, ce petit homme au visage inexpressif, pouvait exprimer les sentiments de ses rôles.
Il ne les exprimait pas, voilà tout.
Depuis vingt-cinq ans qu’il était au théâtre, il n’avait fait aucun progrès dans le métier d’acteur. Il appartenait toujours à la même maison, et cela se comprenait. On n’engageait pas Chabarre. On le gardait. Mais on le gardait bien, par exemple. Il était soudé. Il ne serait venu à l’idée de personne de remercier Chabarre, d’abord parce qu’il était impossible de lui dire merci, même en le renvoyant ; mais surtout parce qu’une espèce de fatalité obligeait tout le monde à le subir.
Quand on arrêtait la distribution d’une pièce et que l’on arrivait aux rôles de comparses, le directeur disait : « Voyons, le second clerc de notaire… Chabarre ?… » Le régisseur hochait la tête. « Il y a encore pas mal de texte, patron. Une dizaine de répliques… Je me demande s’il s’en sortira… »
On lui donnait donc le greffier (trois répliques). Le jour de la répétition, il arrivait avec son visage maigre, et lisait d’une voix sourde et totalement indistincte la première de ses phrases. Le régisseur lui faisait une observation, d’abord parce que c’était Chabarre, et qu’il était entendu depuis vingt-cinq ans que Chabarre ne donnait pas une réplique juste. Il recommençait à quatre reprises toujours sur le même ton, si toutefois on pouvait appeler cela un ton. De guerre lasse, on passait à d’autres exercices.
Chabarre avait depuis ses débuts touché comme appointements le minimum de ce que l’on pouvait donner. D’ailleurs, au point de vue matériel, il n’était pas à plaindre. Sa femme tenait à Charonne un petit commerce, qui les faisait vivre, pas trop étroitement.