Vous feuilletez la collection d’un grand quotidien. Aux abords de juin ou de juillet, vous y lisez le résultat d’une enquête : les auteurs, sollicités par les courriéristes, exposent leurs projets pour la saison qui vient, et donnent les titres de leurs pièces futures.

Vous choisissez un de ces titres, vous le donnez à votre pièce, et vous faites passer une note aux journaux.

Vous vous attirez dans les deux jours qui suivent une lettre de protestation. On réclame la priorité du titre.

Vous vous inclinez. Vous envoyez à l’auteur une lettre pleine de déférence admirative, et vous donnez publiquement à votre pièce un des titres retenus par un autre auteur.

Il faut s’arrêter au bout de trois fois. Les auteurs, c’est entendu, ne manqueront jamais de bonne volonté pour protester. Tout de même, à la longue, le procédé risquerait d’être mis à jour.


Mais le plus difficile n’est pas d’« allumer » le public sur une pièce ; il est autrement plus malaisé d’y intéresser un directeur.

Devant ce souverain juge, quelle est la situation la plus favorable ? Etre un peu connu ou tout à fait ignoré ?

La plupart des directeurs aiment bien le véritable auteur inconnu. Car, même lorsqu’ils ne sont pas des directrices, ils ont l’âme très féminine. Ils aiment mieux supposer et imaginer que connaître. Ils préfèrent l’espoir confus et illimité à la réalité trop strictement évaluée et définie.

C’est pour cette raison qu’une pièce non encore écrite les intéresse beaucoup plus qu’un manuscrit achevé. Nous avons maintes fois recommandé aux jeunes auteurs, s’ils arrivent à obtenir une entrevue, de ne jamais apporter au directeur le manuscrit de leur pièce. Il vaut mieux raconter le sujet avec entrain et ne remettre le manuscrit que beaucoup plus tard, au moment où le directeur, pressé par les circonstances, n’a plus le temps matériel de refuser votre ouvrage.