Vers cinq heures moins le quart, le type sortit. C’était un homme assez élégant, entre deux âges, ni grand ni petit. Il ne donnait pas de signes d’agitation. Mais les hommes de police ne s’y trompèrent pas : son allure était saccadée, et il serrait les dents. Il marcha pendant dix minutes, assez vite, puis, arrivé à un coin de rue, il s’arrêta, parut hésiter, s’engagea dans une petite ruelle, bordée de vieilles et sordides maisons. Les inspecteurs ne le suivirent pas tout de suite, pour ne pas se faire repérer… Mais, à trois maisons de là, l’individu entra dans une allée.
Au-dessus de la porte, un écriteau : Entrée des artistes. Les inspecteurs montèrent carrément l’escalier. Le palier était envahi par des gens. Le type était au milieu de cette foule. On l’entourait, on lui pressait les mains, on l’embrassait…
— Mon vieux, tu n’as jamais rien fait d’aussi beau. — Quelle conception et quelle exécution ! — C’est la plus belle générale depuis la guerre ! Ça se jouera deux ans ! — Mais qu’est-ce que tu fichais pendant les entr’actes ? On t’a cherché partout…
Le Secrétaire Général
Le secrétaire général apparaît sur le plateau pendant la répétition, pour dire un mot au directeur. Si celui-ci est occupé à régler une scène, il attend que le patron ait fini et semble suivre pendant quelques instants le travail… C’est encore un sujet de déception pour l’auteur, car il est rare que cet auditeur lui dise : « Ah ! que c’est beau ! » Évidemment aussi, il est difficile d’apprécier une pièce sur quelques répliques… Mais l’auteur comprend mal qu’on puisse approcher de son chef-d’œuvre sans en être ébloui. Sa pièce est une pièce de drap d’or, dont chaque échantillon doit susciter une admiration impossible à taire.
Au fond, bien que le secrétaire général soit un homme de lettres, les pièces jouées sur ce théâtre ne l’intéressent pas. Il dit bien à l’auteur : « Je n’ai pu assister à la lecture, mais je vous applaudirai à la générale. » Ce n’est pas vrai. Il sera encore au contrôle une demi-heure après le lever du rideau, d’abord parce que c’est dans ses attributions et ensuite parce qu’il aime mieux ça.
Quelques jours avant le grand jour, il a déclaré qu’il était accablé de demandes de places et que le théâtre était trop petit de moitié. « Ah ! vous pouvez dire que votre pièce est attendue ! », telle est la phrase qu’il sert invariablement à tous les auteurs, cependant que ceux-ci se lamentent parce que les annonces ont été mal faites et que le grand événement leur semble rester inaperçu… Tout à l’heure encore, en venant à pied au théâtre, l’auteur a croisé des passants uniquement occupés de leurs affaires, et des boutiquiers qui causaient sur le pas de leur porte de toute autre chose que du fait historique en préparation.
Le secrétaire a remis à l’auteur un paquet considérable pour son service de première et de générale… L’auteur dit à peine merci, car il sait ce que contient cet énorme pli : quelques rares fauteuils d’orchestre, des balcons de troisième rang de côté, pour des personnes presbytes qui n’ont pas peur du torticolis, et des places de foyer et de troisième galerie pour ceux des amis d’enfance, fournisseurs et petits créanciers qui ne sont pas sujets au vertige.
L’auteur aborde le secrétaire dans son bureau et, selon son tempérament, hurle ou gémit… Le secrétaire, pour toute réponse, lui montre la feuille de générale toute noircie de noms. Il énumère les servitudes du théâtre, les bailleurs de fonds, la vieille propriétaire de quatre-vingt-onze ans, la longue (et lourde) chaîne des sous-locataires, les avocats, avoués, marchands d’autos de la maison… Le secrétaire répète une fois de plus que son métier est infernal… Pourquoi n’en change-t-il pas ? L’attrait du pouvoir compenserait-il ce dur martyre ?
L’auteur reverra le secrétaire général quelques semaines plus tard, le jour où, les recettes flanchant, on a mis une autre pièce en lecture. L’auteur voudrait que personne ne se doutât de ce cataclysme qui le déshonore… Mais, fatalement, dans la semaine, les journaux insèrent une petite note, louant la prévoyance de ce directeur, qui, malgré les formidables recettes de la pièce en cours, pense à monter un autre ouvrage… pour un avenir très éloigné… L’auteur est arrivé au théâtre, écumant ou lamentable, toujours selon son tempérament… Mais personne ne sait qui a fait passer cette note. Tous ceux que le malheureux interroge répondent avec de délicieux visages de fillettes innocentes.