Puis, après avoir retenu nos deux chambres, nous étions allés sur le boulevard nous asseoir à la terrasse d’un café... On nous servit des glaces, et nous restions là, devant nos consommations, tout à la joie, presque inconsciente, d’être ensemble, quand Blanche me dit:
—Nous devrions peut-être aller chez cet homme d’affaires. Si Larcier a cherché de l’argent chez lui, nous aurons ainsi sa trace; s’il n’y est pas passé, je toucherai moi-même cette somme qui me sera pour le moment assez utile.
Il s’agissait de retrouver le nom de l’homme en question. C’était quelque chose comme «Morilleau», mais elle n’en était pas sûre... Il habitait rue de la Victoire; elle se souvint du numéro; nous en étions tout près.
Nous nous y rendîmes en nous promenant.
M. Morilleau s’appelait Moriceau. Il habitait sur la cour, à l’entresol, un appartement composé de plusieurs pièces sombres, encombrées de dossiers. Il nous reçut lui-même. C’était un petit homme gras et luisant, mis avec une certaine recherche, mais avec plus de raffinement dans la coupe de ses effets que dans leur propreté. Il avait le cou entouré d’une cravate noire abondante. Une fine poussière blanche sucrait son col et ses épaules. Une double chaîne d’or se courbait en accent circonflexe sur son gilet gonflé d’un ventre confortable.
Blanche Chéron lui expliqua l’objet de sa visite, et, dès le premier mot, M. Moriceau releva les sourcils avec étonnement. L’argent n’était plus chez lui; on était venu le chercher de la part de Larcier. Il expliqua que quelques jours auparavant—il nous donna la date, et nous reconnûmes que c’était bien le lendemain du crime—il avait reçu la visite, non pas de M. Larcier lui-même, mais d’un individu envoyé par lui et qui portait une procuration régulière.
X
—Ce M. Marteau, dit M. Moriceau en consultant son dossier, m’a donc exhibé cette procuration, ainsi que la procuration que vous aviez vous-même, chère madame, donnée à M. Larcier. Je lui ai donc versé les trois mille cinq cents francs.
M. Moriceau n’était pas, évidemment, au courant du crime de Toul; il avait peut-être lu dans les journaux un récit de cette affaire; mais le nom de Larcier ne l’avait pas frappé, et il ne s’était pas douté qu’il avait versé de l’argent à un assassin...
Je demandai à revoir les pièces qu’il avait gardées. J’examinai la signature de Larcier sur l’une d’elles. Elle était bien formée et ne tremblait pas.