Je pris donc une chambre au deuxième. Nous convînmes avec Blanche qu’elle retournerait à l’hôtel de la rue Vivienne, qui était très convenable, et où elle était en sûreté. Moi, au besoin, je viendrais coucher à l’hôtel Savarin.

Je m’assis dans le salon de l’hôtel, et je pris l’air d’un homme harassé, afin d’avoir un prétexte d’y rester quelques instants et d’engager la conversation avec un vieux monsieur à barbe blanche, légèrement impotent, qui était le père de la maîtresse d’hôtel.

Blanche était assise près de moi, et, pour ne pas brusquer cet homme aux sourcils broussailleux, nous écoutâmes patiemment toute sa conversation. Il paraissait très préoccupé des travaux de voirie qui se faisaient au coin de la rue. Il dit que c’était malsain, que ça faisait sortir de terre toutes sortes de fièvres. C’était, en somme, un vieil homme agressif, qui paraissait être de l’opposition; mais dès que, par complaisance, on semblait se rallier à ses idées, il n’en fallait pas davantage pour qu’il redevînt gouvernemental. Nous échangeâmes ainsi quelques propos sur la politique, puis je lâchai ce mot, innocemment:

—Vous avez dû avoir à l’hôtel un nommé Marteau?

—Oui, il y a deux ou trois jours. Il n’est pas resté longtemps; il est arrivé un soir, puis le lendemain matin, après qu’on lui a eu apporté de l’argent, il est parti... Où donc est-il parti?...

Il se posait la question à lui-même, m’épargnant ainsi la peine de l’interroger. Justement, un long garçon d’hôtel, à l’œil funèbre, passait dans le couloir. Il l’appela:

—Adolphe! Où donc est parti ce m’sieu Marteau, le savez-vous?

—Quand il a fait porter ses bagages à la gare, il a dit: «Gare de Lyon!», répondit Adolphe, mais il a changé d’adresse au tournant de la rue, et il a dit au chauffeur «Gare du Nord!» Je sais ça parce que le chauffeur qu’il a demandé est précisément une connaissance à moi. C’est le mari de la fruitière de la rue des Petits-Champs. Ce M. Marteau, comme vous dites, m’a demandé un taxi. Alors, moi, comme de juste, je suis allé lui chercher mon copain qui se trouvait arrêté, avec sa voiture, devant chez sa femme. J’y ai ramené cette voiture.

Adolphe, quand il parlait, avait l’air beaucoup moins lugubre. Je lui demandai de tâcher de retrouver ce chauffeur. Sans répondre, il partit brusquement. Nous comprîmes qu’il allait le chercher à sa place ordinaire.

C’était évidemment une faute de Marteau, s’il voulait cacher sa trace, de faire chercher un chauffeur par un garçon d’hôtel. Il arrive très souvent, en effet, que les garçons ramènent de préférence des camarades à eux, soit de la station, soit de devant un marchand de vin.