Au bout de très peu de temps, nous vîmes apparaître un gros homme, dans une houppelande de drap bleu. C’était le mari de la fruitière. Une grande partie de son existence devait s’écouler à la porte de la boutique où il stationnait de longues heures. Le drapeau de son compteur portait un manchon noir, afin de lui permettre de refuser les clients. Il ne cherchait pas après l’ouvrage. Il avait probablement pris ce métier de chauffeur parce qu’il faut avoir un état et que celui-là lui semblait honorifique.

Il nous raconta très complaisamment qu’il avait conduit Marteau à la gare du Nord, aux grandes lignes. Il ne savait pas exactement pour quelle destination, mais peut-être qu’en retournant à la gare, on pourrait retrouver un des hommes d’équipe et savoir dans quel train on avait porté la valise, plutôt lourde, que le voyageur avait avec lui.

Il nous donna le signalement de Marteau: c’était un homme assez âgé, haut et mince.

Un moment, l’idée me vint que Marteau n’existait pas, et que Larcier s’était grimé. Mais j’écartai tout de suite cette idée romanesque: il faut, pour se faire une tête, et pouvoir se promener, grimé, en plein jour, une expérience qui manquait à mon ami. Marteau était évidemment un envoyé de Larcier. Il était bien possible que Larcier fût déjà passé à l’étranger, en Angleterre par exemple, et que Marteau, rencontré à Paris et chargé de faire l’encaissement chez M. Moriceau, fût ensuite allé le retrouver à Londres.

Comment Larcier connaissait-il ce Marteau? Il ne m’avait jamais parlé de lui, mais il était fort possible qu’il eût connu à Paris des gens dont il ne m’eût jamais parlé. Notre amitié ne datait en somme que de mon entrée au régiment. Les gens les plus confiants, qui ne cachent rien à un ami, ne lui parlent cependant de certaines de leurs connaissances que lorsque l’occasion s’en présente.

XI

Nous arrivions à la gare du Nord, et, dirigés par le gros chauffeur, qui était ravi de prendre part à une enquête, nous interrogeâmes quelques hommes d’équipe.

Le premier, un petit homme à moustaches noires que le chauffeur reconnut avec assurance pour celui qui s’était chargé de la valise, ne se rappelait rien. On le pressa de questions et il finit par se souvenir d’un point précis: c’est que le jour où Marteau avait pris le train, il n’était précisément pas de service et n’était pas venu à la gare. Ce témoignage, qui infirmait sa déclaration, ne découragea pas le chauffeur, car il nous désigna, avec une assurance plus grande encore, un homme roux, aux cheveux frisés et à l’air endormi, qui se tenait, les bras ballants, auprès du guichet des bagages.

Cet homme roux me regardait d’un air hébété, en se bornant à répéter lentement les questions que je lui adressais, lorsqu’un autre homme d’équipe, qui s’était rapproché pour écouter notre conversation et qui avait échappé tout à fait à l’attention vigilante du chauffeur, se rappela brusquement le voyageur, et décrivit avec beaucoup d’exactitude la valise très lourde, chargée, semblait-il de papiers, et qu’il avait portée lui-même dans le train de Boulogne de dix heures du matin.

Cette déclaration, bien qu’elle ne fût pas provoquée par lui, donna au chauffeur un air de triomphe, et je remarquai qu’il regardait avec mépris l’homme roux qui ne se rappelait rien, sans lui tenir compte de ce que, n’ayant pas été mêlé à cette affaire, il était vraiment bien excusable de ne pas s’en souvenir.