C’était une large chambre claire, à deux fenêtres, meublée d’un grand lit de cuivre, d’une armoire anglaise en noyer ciré, et de plusieurs sièges et fauteuils en faux style Empire.
Au lieu d’écrire, nous nous assîmes chacun sur ces fauteuils. Quand notre fatigue fut un peu calmée, nous nous aperçûmes que nous étions seuls, et notre embarras recommença.
Blanche s’était levée; elle était allée ouvrir un petit secrétaire. Je me levai aussi, je m’approchai d’elle, et je restai à côté, debout, sans rien dire. Puis, brusquement, en lui passant une main derrière la tête, j’approchai de mes lèvres sa tempe et ses fins cheveux blonds.
A peine lui eus-je donné ce baiser furtif que nous restâmes à nous regarder comme deux coupables. J’étais comme exténué d’émotion. Je revins m’asseoir sur un des fauteuils. Elle s’assit sur l’autre. Je la regardai, et lui dis:
—Pardonnez-moi! C’était impossible de me taire plus longtemps. Il arrivera ce qu’il arrivera. Ce n’est pas impunément qu’on peut rester pendant de longues heures auprès d’une femme comme vous. J’ai pris l’habitude de vous. Je sens que je vous aime, c’est-à-dire je le sais maintenant, mais je le sens depuis longtemps.
—C’est très mal! Oui, c’est très mal!
Je me figurais que j’étais très malheureux et très torturé, mais je n’en étais pas sûr, car je sentais que Blanche m’écoutait. J’éprouvais aussi une impression que je ne voulais pas reconnaître et qui peut-être était un sentiment de grande joie. J’aimais Blanche. Il me semblait qu’elle m’aimait aussi. Mais qu’est-ce qu’une joie dont on ne peut se rendre compte? Et, du moment qu’on s’imagine être torturé et malheureux, c’est qu’on l’est réellement.
Je me levai au bout d’un instant. Je serrai la main de Blanche, sans oser la porter à mes lèvres, et je lui demandai la permission de m’en aller, car j’étais trop troublé.
Je descendis l’escalier et je sortis de l’hôtel. J’arrivai jusqu’à Trafalgar square, presque sans m’en rendre compte. Je fis l’inventaire de ce qui s’était passé, et je me trouvai infâme à l’idée que j’avais trahi ce malheureux Larcier. Je pensais que Blanche et moi, il faudrait nous séparer, cacher au fond de notre cœur le secret de notre faiblesse.
J’étais encore assez jeune pour m’exalter pendant quelques instants en pensant à ce sacrifice. Mais je savais très bien que la joie morale d’un sacrifice aussi méritoire était tout de même d’assez courte durée, et j’entrevoyais déjà le moment où, séparé à jamais de Blanche, je mènerais une existence morne et désolée. Le régiment me semblait odieux, et d’autre part, que ferais-je dans la vie civile?