Il ne m’était pas encore arrivé de vivre auprès d’une femme d’une façon aussi continue. Et d’ailleurs, je n’avais trouvé personne dont le caractère répondît si bien à mes goûts. Jusque-là, ma vie était assez heureuse parce que je n’avais pas connu cela, mais maintenant je ne pourrais plus m’en passer. J’étais comme ces malheureux qui supportent très bien le froid tant qu’ils ne se sont pas approchés du feu.

Maintenant que Blanche était entrée dans ma vie, et que j’avais connu le charme rare d’avoir auprès de moi une compagne, cette compagne, il m’était impossible de reprendre mon existence d’autrefois.

Nous nous retrouvâmes, Blanche et moi, à la table du restaurant de l’hôtel; je lui tendis la main, elle me tendit une main glacée. Nous nous assîmes sans rien dire, de chaque côté de la table, en attendant M. Galoin.

On nous apporta une lettre de lui. Il ne viendrait pas dîner. Il nous disait de nous mettre à table sans l’attendre. Il dînerait ailleurs et serait à l’hôtel avant neuf heures. Et le mot ajoutait simplement: «Tout est en bon chemin.»

—Pour qu’il écrive cela, dis-je d’une voix altérée, il faut qu’il soit près d’aboutir.

—Oui, dit Blanche... Quand il est dans le doute, il ne s’avance pas autant.

Nous parlions, l’un et l’autre, d’une voix indifférente,—d’une fausse voix toute changée. Puis, c’est à peine si nous dîmes un mot jusqu’à l’arrivée de M. Galoin. Un peu avant neuf heures, en regardant du côté de la fenêtre, je le vis dans la cour de l’hôtel; il se dirigea vers la salle à manger. Il entra, et tout de suite sa physionomie satisfaite nous causa, à Blanche et à moi, une grande impression d’angoisse. Larcier était retrouvé; l’échéance était arrivée, et le moment d’obéir à notre devoir...

M. Galoin s’assit et me dit:

—Il se peut que ce soir j’aie besoin de vous pour une confrontation. J’ai télégraphié à Paris. Paris a télégraphié au juge d’instruction de Toul et j’attends d’un moment à l’autre un mandat d’amener. On arrêtera l’assassin suivant la loi anglaise, c’est-à-dire qu’on le mettra en sûreté en attendant que les juges d’ici aient statué sur son cas et maintenu la valabilité de l’arrestation. L’important est qu’il soit sous clé.

Nous étions suffoqués, Blanche et moi, en l’entendant. Comment? nous avions été chercher cet agent à Paris pour qu’il arrêtât notre ami?... C’est nous qui nous étions substitués à la police pour faire payer à Larcier le prix de son crime?... Je regardais M. Galoin sans comprendre...