Dès lors, le père Bonnel s’enfonça dans toutes sortes de combinaisons, réussit à trouver quelques clients qui lui confiaient des fonds qu’il hasardait, soi-disant, dans des spéculations, et pour lesquels il donnait de soi-disant dividendes de quinze à dix-huit pour cent. C’était, bien entendu, le capital qui lui servait à payer ces arrérages, et à servir en même temps toutes les rentes en retard qu’il devait envoyer à Mᵐᵉ Larcier.

Il trouva pas mal d’argent autour de lui et grâce à ses combinaisons, il aurait pu se soutenir pendant une dizaine d’années encore peut-être. Mais il voulait spéculer, avoir l’espoir de rembourser. Il ne voulait pas se résoudre à être un escroc à ses propres yeux. Aussi continuait-il à spéculer, espérant toujours qu’il mettrait la main sur le renseignement précieux, sur l’affaire magnifique qui le tirerait d’un seul coup de ses embarras et lui permettrait de faire honneur à ses engagements.

Depuis six mois il amusait la mère de Larcier avec des promesses, pour éluder les demandes de rentes en retard qu’elle lui réclamait.

Quand Larcier arriva, le soir, à la porte de son tuteur, il sonna trois fois avant qu’on vînt lui ouvrir. Puis le vieillard descendit lui-même. Il eut un sursaut en voyant son pupille. Il bredouilla quelques mots pour expliquer qu’il n’avait pas de domestique. Le vrai est que son unique bonne était partie depuis une quinzaine, et qu’il avait pris, pour la remplacer, une femme de ménage qui ne venait que le matin.

Le père Bonnel préparait lui-même son dîner: des œufs et de la charcuterie. Les voisins savaient qu’il vivait très simplement, mais ils attribuaient cette économie à une certaine rapacité, et son renom d’avarice ne faisait qu’accroître la confiance des personnes qui lui avaient remis des fonds.

Il emmena Larcier jusque dans sa salle à manger, et ne songea qu’au bout d’un instant à lui demander s’il avait dîné.

Larcier cherchait à dire des paroles vagues, préoccupé de l’idée qu’il avait à demander de l’argent, et ne se doutant pas que son vieux tuteur était encore plus tourmenté.

Il accepta de se mettre à table...

On ne peut pas savoir exactement à quel moment Larcier parla au vieillard de ses comptes de tutelle. Il est probable que ce fut après dîner. L’autre dut être affolé par cette mise en demeure. Puis il monta avec son pupille dans son bureau qui se trouvait à l’étage supérieur.

Il y eut, sans doute, une préméditation, extrêmement courte et rapide... Il me semble qu’il faut admettre l’idée de la préméditation, parce que Bonnel devait apercevoir les avantages de la disparition de Larcier et de sa propre disparition; en tuant Larcier, il se débarrassait d’un créancier gênant. En se tuant lui-même d’apparence, il se débarrassait de tous ses créanciers. En enlevant tous ses papiers, il faisait disparaître les traces de ses escroqueries...