Il est certain, selon moi, que Larcier a été frappé dans le bureau de son tuteur, pendant qu’assis à table il attendait que le vieillard prît place sur son fauteuil et étalât devant lui les papiers qu’il était allé chercher dans son secrétaire. Le secrétaire se trouvait derrière Larcier... J’ai visité le bureau. Les sièges n’étaient plus à la place qu’ils occupaient au moment du crime, mais j’ai vu que, normalement, Larcier avait dû se placer en face du fauteuil de Bonnel, par conséquent de l’autre côté du bureau, soit entre le bureau et le secrétaire, et Bonnel a dû prendre, dans son secrétaire qu’il a ouvert, une arme, un couteau... Il s’est vu tout à coup derrière Larcier; l’occasion s’offrait à lui, et il a donné dans le dos du jeune homme un coup de couteau qui a dû amener une mort immédiate. La tunique devait se trouver percée dans le dos, à gauche. Mais le trou fait par l’arme eût fourni une preuve accablante contre Bonnel. Aussi a-t-il pris soin de couper avec un ciseau l’étoffe de la tunique en différents sens, ce qui a fait croire au magistrat instructeur que l’assassin avait eu d’abord l’intention de brûler la veste compromettante, et qu’il y avait probablement renoncé, parce que cela lui semblait un peu long. Le juge a bien fait réunir les différents morceaux de la tunique, mais il ne les a pas fait mesurer. Il aurait pu constater que le côté droit se trouvait plus étroit que le côté gauche, parce que la lame avait produit un trou régulier, et que, pour faire disparaître cette trace, l’assassin avait coupé une bande mince d’étoffe qu’il avait emportée probablement avec lui, pour la jeter quelque part, ou pour la brûler. Cette dernière hypothèse est moins probable que l’autre, car j’ai examiné la cheminée et je n’ai trouvé aucune espèce de cendres.
Qu’est-ce que Bonnel a fait du corps de Larcier? Nous n’en savons rien, et Bonnel seul, si nous mettons la main sur lui, pourra nous le dire. La vérité, c’est qu’on n’a pas procédé, sur ce point, à des recherches minutieuses. On s’est contenté de regarder si le cadavre n’avait pas été enfoui dans le jardin. On a examiné également une pièce de terre que possédait le vieux Bonnel, qui est située à deux kilomètres de là. Si l’on se donnait la peine d’explorer le pays, on trouverait peut-être le corps, soit dans la rivière, soit dans l’un de ces fossés recouverts d’une espèce d’aqueduc pour l’écoulement des eaux, comme il y en a beaucoup de ce côté-là. Nous aurons probablement tous les détails en mettant la main sur Bonnel.
Le crime aura dû être commis assez tôt dans la soirée. Comme l’assassin n’a pris le train qu’à quatre heures trente du matin, à la petite gare près de Toul, il a eu quatre ou cinq heures devant lui pour préparer cette fausse piste et faire disparaître le corps. N’oublions pas qu’après avoir tué Larcier, Bonnel l’a fouillé et a trouvé dans sa poche la procuration que Mᵐᵉ Chéron avait donnée à la victime. C’était assez imprudent de toucher cet argent, mais il est probable que l’assassin n’avait aucune ressource et qu’il a préféré courir ce risque que de mourir de faim. Il s’est donc fabriqué pour lui une fausse procuration au nom de Marteau... Il est bien certain que Marteau et Bonnel ne font qu’un.
Pour toucher de l’argent, il me semblait extraordinaire que l’assassin eût pris un complice. C’est la première circonstance qui ma donné l’éveil. Certes, l’assassin avait besoin de cet argent. Certes, si cet assassin eût été Larcier, il eût été dangereux pour lui, étant donné que l’affaire était connue, d’aller voir aussi ouvertement un homme d’affaires de Paris...
Voilà donc pourquoi j’étais persuadé que si nous retrouvions Marteau nous retrouverions Bonnel... Nous l’avons d’ailleurs retrouvé... J’ai enfin, hier, mis la main sur Hilbert, qui habite à deux pas d’ici, près du Soho square. J’avais pris des renseignements sur ce Hilbert qui a une réputation assez fâcheuse. Il était bien possible que Bonnel se fût confié à lui, ayant besoin de lui pour des affaires encore en train.
Il était dangereux d’aller chez Hilbert et d’obtenir de lui des renseignements qu’il ne m’eût sans doute pas donnés; le meilleur parti était de suivre Hilbert, ou de s’aposter aux environs de sa porte pour le cas où Bonnel viendrait lui rendre visite.
J’étais donc en faction depuis dix heures du matin, aussitôt après avoir eu l’adresse de Hilbert par le marchand de tabac que j’ai retrouvé. Vers onze heures et demie, j’ai vu Hilbert sortir de chez lui. Je me suis attaché à ses pas. Il est allé à la gare de Waterloo où il a pris le train pour Claremond. A la gare de Claremond, un homme âgé l’attendait, en qui je reconnus Bonnel.
Je ne sais pas ce qu’ils sont allés manigancer dans une maison du village, mais moi, je me suis mis en faction à l’auberge voisine, et, quand ils sont repartis prendre le train, je me suis trouvé derrière eux, en faisant, naturellement, tous mes efforts pour me dissimuler. C’était d’autant plus difficile que je voulais avoir l’oreille au guet.
J’avais envoyé une dépêche à Paris pour obtenir un mandat d’amener. J’ai téléphoné à l’hôtel pour voir si mon mandat d’amener était là. Comme j’avais déjà prévenu la police anglaise, je trouvai à Waterloo street, en arrivant, un détective qui s’est joint à moi, et qui s’est attaché aux pas de Hilbert. Maintenant Hilbert et Bonnel sont dans la petite maison de Hilbert, près du Soho. Je ne sais pas ce qu’ils trament entre eux, mais d’après mon collègue d’ici, Bonnel doit quitter Londres et même l’Angleterre dès demain. Il n’y a donc pas de temps à perdre...