A qui écrire? Il adressa une commande à une maison d'hydrothérapie pour un appareil dont il ajournait l'achat depuis deux ans. Puis il envoya un chèque à son médecin, pour une petite note d'honoraires. Tout cela ne lui prit qu'un quart d'heure à peine. Ses parents, il leur avait écrit la veille. Et que leur dire? Il ne pouvait pas leur raconter ce qui l'occupait, et qu'il allait voir une dame blonde que l'on disait fort jolie.
Et puis, s'il disait à ses parents qu'il déjeunait chez un marquis, ils feraient des histoires à n'en plus finir. Ils montreraient la lettre à toute la famille, et cette ostentation semblerait ridicule à bien des gens.
De guerre lasse, il demanda à Madame Duble son livre de comptes, et, simplement pour passer le temps, il l'examina avec une minutie inaccoutumée; ce qui sembla froisser sa gouvernante. Julien s'en aperçut, et, très ennuyé, s'efforça d'être le plus aimable possible, afin d'effacer chez elle cette impression fâcheuse.
Le marquis lui avait dit midi et demi. Pour ne pas arriver trop tôt, il fallait partir à midi trente-cinq. Il redoutait beaucoup son arrivée dans ce pays nouveau, son entrée dans le vestibule, puis la pénétration pénible dans un salon inconnu, au milieu d'invités... Tout ce cérémonial lui fut épargné. Quand son fiacre le déposa devant l'hôtel du marquis, il vit une foule sur le trottoir. Le marquis de Drouhin était sur le siège d'une automobile arrêtée, dont le moteur tournait avec un bruit formidable.
—Bonjour! bonjour!... Très gentil d'être venu! lui cria son hôte. Vous voyez, c'est une voiture nouvelle qu'on vient de m'amener. Mais je n'aime pas son bruit. Ne trouvez-vous pas?
Julien fit une moue de pure complaisance.
—Il faudra prendre la voiture, dit le marquis à son chauffeur, et la conduire chez M. Pellin. M. Pellin, ajouta-t-il pour Julien, c'est l'ingénieur de la fabrique. Je tiens à ce qu'il entende lui-même le bruit de ce tacot-là.
—Vous savez, monsieur, dit le chauffeur, ce n'est rien de ça. C'est plutôt que la voiture est un peu neuve.
Il ajouta quelques explications que Julien entendit confusément: des organes essentiels n'étaient pas encore rodés, une pièce ne tournait pas rond...
—Il vaut mieux que M. Pellin voie ça, et surtout qu'il l'entende, insista le marquis. Est-ce que vous vous y connaissez en automobile? demanda-t-il à Julien, en l'entraînant vers la maison.