Il n'entendit rien de défavorable sur la réputation de la marquise de Drouhin. Et il cherchait encore à s'expliquer l'impression brutale qu'Antoinette avait produite sur cet ami, qui avait rencontré la jeune femme à l'Auto-Hall. Allons! ce camarade de régiment était un grossier compagnon qui ne pouvait parler d'une femme d'une façon convenable. Julien, lui, ne pensait à rien d'autre qu'à des entretiens délicieux avec cette longue et mince et délicate Antoinette. Il n'imaginait aucun rapprochement physique, et il lui semblait même impossible que jamais, dans une conversation avec elle, il pût être amené à effleurer certains sujets.
Julien, jeune homme intelligent, était d'une nature confiante, et se trouvait bien de sa naïveté. Son premier mouvement fut toujours de faire crédit à de nouvelles connaissances. Dans les affaires, il ne pouvait jamais imaginer que ce monsieur de bonnes manières pût jamais révéler une âpreté cupide. De même une dame élégante et fine n'avait pas de pensées indécentes. Il savait très bien que sa confiance pouvait lui attirer des déconvenues. Mais il avait cette vague impression qu'il valait mieux pour lui être crédule que méfiant, et qu'il n'aurait dans la vie pas plus de chances de se tromper que n'en ont certains malins, toujours disposés à prêter à leur prochain des sentiments intéressés et des idées perverses à leur prochaine.
Au déjeuner du marquis, Antoinette avait disparu assez rapidement, sans prendre congé des invités. Le marquis, quand Julien s'en alla, lui fit promettre de revenir bientôt, mais sans indiquer de jour. Et Julien connaissait déjà assez son hôte pour savoir qu'il n'y avait pas à être fixé sur ses intentions, pas plus que le marquis ne les connaissait lui-même. Le «à tout de suite» pouvait signifier demain, ou: dans deux ans.
Julien n'avait pas songé à demander quel jour il pourrait rendre visite à la marquise. D'ailleurs, même s'il y eût songé, il n'eût sans doute pas osé... étant donnée l'intimité profonde et compromettante qui existait déjà, dans son esprit, entre lui et Antoinette.
Pendant trois ou quatre jours, il n'entendit parler de personne. Aussi l'absence faisait-elle son œuvre. L'image de cette dame blonde toute en dentelles, immatérielle, presque divine, grandissait dans son souvenir, le remplissait tout entier. En même temps, un besoin de présence féminine le poussa à visiter chaque jour une des trois ou quatre personnes obligeantes qui composaient son harem disséminé et économique. Il se montra avec elles plus tendre et plus loquace, plein de pitié pour leur intelligence secondaire qui ne comprenait pas Wilbur Wright. Mais elles étaient du sexe à qui il devait Antoinette, et il fallait les aimer pour cela. Le soir, il dînait tout seul au restaurant, et la musique des tziganes le jetait dans une telle émotion qu'il se cachait la tête dans ses mains, comme un homme qui réfléchit, afin de pouvoir pleurer tout à son aise. Il pleurait délicieusement.
Il ne souffrait pas d'être séparé d'Antoinette. Peut-être se sentait-il plus tranquille, à l'aimer ainsi tout seul. Il n'avait pas besoin de se gêner avec lui-même, et de brider sa passion.
Aussi fut-il obligé de se faire une raison, quand il reçut une invitation à goûter de la marquise, qui l'attendait avec quelques amis et amies dans un hôtel anglais à la mode.
Il allait être forcé d'agir, de surveiller ses regards et ses paroles...
Le beau temps de son amour solitaire était passé.
Julien, on l'a vu, n'était pas tout à fait un jeune homme inexpérimenté, et peu fait aux usages du monde. A vrai dire, il n'avait pas fréquenté une société aussi élégante que celle d'Antoinette; mais il avait vécu à Paris, et dans une bourgeoisie d'un niveau social assez élevé. Il aurait tout au moins de la méfiance et de la prudence, quand il irait dans le grand monde. Il n'y serait pas gauche, mais timide et réservé.