Il avait déjà été plusieurs fois dans les thés à la mode, mais il ne connaissait pas l'hôtel anglais où l'avait convié la marquise de Drouhin. Il se présenta dans un vestibule élégant, sobre, tout en acajou. Il feignait de ne pas regarder autour de lui, en donnant son pardessus d'été au vestiaire, d'un geste distrait et le plus machinal possible. Il promena sur l'assemblée un regard flegmatique, aperçut la marquise installée dans un coin de salon avec quelques dames et se dirigea vers elle sans trop de hâte. Il avait eu un moment d'hésitation avant de retrouver Antoinette, toute différente cette fois. Ses formes apparaissaient dans sa robe souple, une robe couleur de sable clair. Elle portait un chapeau démesuré, une sorte de construction aérienne qui ressemblait à la fois à une pagode et à un jardin suspendu. Elle eut pour Julien un sourire tout à fait aimable, qui ne le satisfit pas. C'était trop et trop peu. Il aurait souhaité plus de sentiment caché. Ce fut sa première déception. Il ne se rendait pas compte qu'il ne s'était pas fait chez Madame de Drouhin un travail parallèle à celui qui s'était effectué dans son propre esprit.
Quand il s'était trouvé pour la première fois en présence d'Antoinette, une sorte de réclame préparatoire avait attiré son attention sur la marquise, tandis que lui, Julien Colbet, n'était qu'un inconnu pour elle. Il avait sans doute produit une impression favorable. Mais l'attention de la jeune femme n'avait pas été attirée suffisamment sur cet aimable voisin de table pour qu'elle se fût rendu compte qu'il lui avait plu. Il y avait donc un «handicap» dans cette passion naissante. Il était parti avec beaucoup d'avance sur elle, et il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'elle ne l'eût pas encore rejoint. Mais comme il ne voyait pas clairement ces raisons, il fut très déçu.
D'autre part, la conversation ne fut pas accueillante. Il y fut question d'un divorce prochain entre personnes qu'il ne connaissait pas. Il attendit que ce sujet fût épuisé, comme on attend, au coin d'une rue, le passage d'une file de voitures. Il garda seulement par politesse un air intéressé. Puis on parla d'une pièce récente qu'il n'avait justement pas vue. Le seul personnage masculin qui, avec Julien, assistait à ce goûter, prit la parole. C'était un bon causeur amateur de force moyenne, un homme blond, au regard fin. Il était professeur quelque part, et se lançait depuis peu dans ce milieu mondain. Il arrivait là, toujours assez documenté sur quelques sujets actuels, et muni de deux ou trois paradoxes pas trop redoutables. Comme il en imposait aux dames, et qu'elles ne voulaient pas risquer en sa présence des opinions qu'elles n'étaient pas sûres de pouvoir défendre assez brillamment, on ne le contredisait pas, on le laissait sortir tout ce qu'il avait à dire. Puis on se hâtait de passer à un autre sujet. Ou bien une personne, en se levant, entraînait la dislocation de tout le groupe. C'est ce qui arriva ce jour-là. Antoinette, avec des simulacres de tentatives pour retenir ses invités, leur tendait néanmoins une main condescendante. Julien, qui avait tout son temps à lui, se crut obligé de faire l'homme pressé, et se retrouva, l'instant d'après, très désemparé, dans l'avenue des Champs-Élysées. Puis il se dit que la marquise allait sortir derrière lui, que peut-être elle l'apercevrait de sa voiture, et qu'elle verrait qu'il n'avait aucune espèce de but. Alors il se mit à marcher très vite et disparut dans une rue latérale.
Allons! il fallait encore une fois renoncer à cette aventure... Et c'était bien mieux ainsi. Il n'était pas fait pour ce monde-là. Il détestait ces bavardages insignifiants de jolies oiselles, et ces pédants pour dames, qui venaient pontifier au milieu d'elles. Il chanta encore un hymne, gonflé d'un enthousiasme factice, à la froide liberté. Puis il alla dîner au restaurant, chercha en vain à organiser un poker, ne trouva même pas ce soir-là un camarade avec qui passer la soirée, et promena désespérément dans un music-hall son âme vraiment trop libre et trop délestée.
CHAPITRE V
L'invitation.
Il était remonté chez lui, plus désœuvré que jamais. Il avait passé dans son petit bureau. Sa bibliothèque était pleine de volumes. Mais pour le moment il boudait tous ces livres bavards et pleins d'aventures mensongères. Il s'assit un instant sur un fauteuil, le chapeau sur la tête, la canne à la main. Il était en visite chez lui. Le fait est qu'il n'avait plus de chez lui, plus de port d'attache, puisque rien ne le retenait nulle part. Il n'avait même pas envie de dormir, et s'il passa dans sa chambre, ce fut pour ne pas rester où il était.
Or, sur la petite table près de son lit, bien en évidence, Madame Duble avait posé une grande enveloppe grise portant l'adresse de Julien, et qui n'était pas venue par la poste. Et, dans la lettre, une petite écriture ronde, pas poseuse, avait tracé ces mots:
«Cher monsieur, je n'ai pu vous faire cet après-midi une commission dont mon mari m'avait chargée. Nous partons en Touraine la semaine prochaine. A partir du mois de juillet, nous aurons chez nous quelques amis. Voulez-vous vous joindre à eux? Écrivez-nous tout de suite pour nous dire: oui. Nous voulons savoir d'avance sur qui nous pouvons compter...»
Julien trouvait que l'intimité entre lui et le couple Drouhin s'établissait avec une brusquerie un peu rapide. Il n'eût pas été étonné que la marquise, dès la première entrevue, lui eût accordé son âme et son corps. Mais l'inviter à passer chez elle une partie de l'été!... Pourquoi? Quel intérêt avait-il pour ces gens-là, qui se jetaient ainsi à sa tête?