Il ne se l'expliqua que plus tard. Le marquis avait eu un instant la pensée de faire une affaire avec lui. Mais plus tard il n'y pensa plus. Quand une de ces idées lui venait, il mettait tout en œuvre pour la réaliser. Puis, tout à coup, il n'en était plus question. C'était un intrigant volage, un cupide un peu distrait. Julien supposait toujours chez autrui une continuité de vues, une persévérance dans les préoccupations, qu'il n'avait jamais lui-même. Le marquis, après avoir eu l'idée de lui acheter sa ferme, avait agi en conséquence; par la suite il devait changer d'avis. Cette liaison commencée par intérêt, pouvait très bien devenir sentimentale. Il arrive qu'on exploite ses amis, et qu'on veuille tirer avantage de liens purement désintéressés au début. Il peut arriver, par contre, qu'on fasse ses amis de gens avec qui le pur intérêt vous a mis en contact, et que l'on a eu, grâce à cette circonstance, l'occasion de connaître et d'apprécier.
Julien ne s'était pas dit tout cela. Mais après avoir pensé simplement: «Ces gens sont bien pressés avec moi!» il se coucha de très bonne humeur, en se félicitant d'avoir trouvé un endroit pour passer son été. Enfin, cette belle saison, souvent si morne, s'annonçait pour lui toute parée d'imprévu! Il s'endormit sur ces aimables projets, heureux aussi d'avoir renoué avec la marquise...
Il allait écrire, le lendemain, qu'il acceptait, quand le marquis vint, en personne, chercher la réponse. Il formula d'une façon plus précise les termes de l'invitation. A partir de juillet, ils recevaient leurs amis en Touraine. En août, ils allaient à Deauville, puis ils finissaient leurs vacances dans leur propriété de Bourgogne. Il était bien entendu que Julien passerait un mois avec eux, un mois et pas moins. Car ils tenaient à ce que leurs invités restassent avec eux jusqu'à la fin de leur séjour, ayant horreur des villégiatures troublées par des séparations et des adieux.
Voilà donc pourquoi Julien, un soir du mois de juillet, rentrait dans un appartement plein de housses, avec l'espoir déjà un peu fatigué d'aller modifier sa vie au château de Bourrènes, sur les bords de la Loire...
Il y avait beaucoup songé pendant tout le mois. Par moments, il en était malade d'impatience. C'est à ces heures-là que, pour faire filer le temps plus vite, il allait jouer au poker. Et il se produisit ce phénomène qu'il prit trop de goût à ce passe-temps, tel un monsieur qui, dans le salon d'un médecin, ramasse au hasard un livre, pour tromper l'attente, et qui s'y attache tellement qu'il est ennuyé quand la porte s'ouvre brusquement et que c'est enfin son tour.
Julien s'était de nouveau enlisé avec bien-être dans une petite vie tranquille, et le moment était venu d'en changer. Fatigué de son impatience, il avait chassé de son esprit l'image adorable de la marquise, et cette image en avait profité pour ne plus revenir. Allons! c'était une remise en train!... Julien se coucha, ce soir-là, en pensant à ses amis qui jouaient au poker. Il souffla sa bougie en se disant qu'il faudrait se lever à six heures et qu'il aurait ainsi très peu de repos, puisqu'il aurait beaucoup de peine à s'endormir. Mais le destin s'amusait à déjouer ses pronostics. A peine eut-il soufflé sa bougie, qu'il s'éveilla, et vit sa fenêtre rayée de jour... Comment? Madame Duble ne l'avait pas réveillé? Mais il n'était que cinq heures à peine. Il avait encore une bonne heure à rester au lit. Cette heure dura plus longtemps que le reste de la nuit. Car il s'endormit et se réveilla une demi-douzaine de fois, en rêvant chaque fois qu'il se levait et qu'il allait à la gare avec des fortunes diverses, manquant le rapide, ou l'attrapant, ou errant à demi-vêtu sur une large voie encombrée de rails, pendant que couraient dans les deux sens une quantité de trains entre lesquels il fallait choisir le bon. Enfin, un wagon-salon, ouvert à plein ciel, l'amenait dans une grande allée, juste devant le perron d'un château... quand un coup frappé à sa porte le réveilla pour tout de bon. Alors, il eut envie de tout envoyer au diable et de rester tout l'été dans son lit, sans mettre une jambe dehors, sans se laver, sans manger, en ne prenant d'autre distraction que de changer de côté... Mais Madame Duble ouvrait les volets. Toute la lumière des cieux envahit la chambre. Julien se retourna du côté du mur. Ce mur lui-même était aveuglant. Julien ferma les yeux. Un jour tout rouge traversa ses paupières. Le jour vainqueur le traquait dans toutes ses retraites. Aucune résistance n'était possible. Julien se rendit, s'assit brusquement sur son séant, envoya dinguer ses couvertures, et se dirigea, les jambes nues, à pas sauvages, vers son cabinet de toilette.
Il était allé la veille s'acheter une belle malle de cuir jaune vraiment très élégante. Mais il l'avait prise un peu grande, de crainte d'être obligé, comme il lui arrivait toujours, avec sa vieille malle, de monter dessus, à genoux, pour arriver à fermer la serrure. Bien qu'il eût renouvelé complètement sa garde-robe, il eut l'humiliation de ne pouvoir remplir cette nouvelle malle importante, et madame Duble avait beau répéter qu'il valait mieux avoir trop de place que pas assez, Julien se promit bien de défaire sa malle sans témoin, une fois arrivé au château.
CHAPITRE VI
Vers du nouveau.
Julien, en chemise, s'était assis avec tristesse sur une chaise cannée. Il s'était fait réveiller trop tôt. Pour prendre le train de huit heures cinq au quai d'Orsay, ce n'était vraiment pas la peine de se réserver deux longues, deux interminables heures. Et puis, il se tourmentait de n'avoir pas assez faim pour son petit déjeuner qu'il prendrait plus tôt que d'habitude. Il se sentait aussi en détresse que le jour de son départ au régiment. Et pourtant il s'en allait vers une vie somptueuse, mouvementée, vers une dame séduisante! Mais il ne se sentait en appétit ni pour le plaisir ni pour la gloire des aventures sentimentales. Il était peut-être encore temps d'envoyer un télégramme mensonger au château de Bourrènes et de passer son été à Paris en menant au café une existence abrutissante, paisible et supérieure. Mais il savait bien qu'il n'était pas capable de prendre une résolution de ce genre et qu'il suivrait toujours moutonnièrement sa destinée.