Il s'oublia tant à rêver qu'il se mit presque en retard. Il laissa refroidir son déjeuner, en dépit des avertissements réitérés de madame Duble, avala trop rapidement deux œufs sur le plat, plus assez chauds, et s'en alla avec la crainte obsédante de s'être chargé l'estomac et d'avoir compromis pour un jour ou deux la quiétude de ses fonctions digestives.

Le voyage était court. C'était à peine trois heures de rapide, suivies d'une demi-heure de petit train à partir de Saint-Pierre-les-Corps. Dans le rapide, Julien avait pour compagnon un monsieur grisonnant, qui s'était puérilement déguisé en voyageur, avec un grand ulster gris et une casquette. Un petit jeune homme, au coin, en face, se glorifiait d'une attitude contraire: le chapeau sur la tête, la canne à la main, il s'était assis là, bien qu'il partît en Espagne, comme pour un voyage à la Porte-Dauphine, dans un compartiment de la Ceinture. Le monsieur en ulster s'était encombré d'une véritable bibliothèque, romans, avec ou sans gravures, livraisons, hebdomadaires illustrés, quotidiens: il avait de quoi lire jusqu'au Pôle Sud. Le petit jeune homme était assis sur le bord du coussin. Il n'avait pas voulu prendre de journaux, et lisait, malgré lui, les journaux de l'autre qui avaient glissé à terre, pendant que leur possesseur s'était endormi dans un coin...

Julien prit l'air occupé d'un homme poli, que rien de l'existence de ses voisins n'intéresse. Il n'aurait pas été fâché pourtant de lier conversation avec eux, ne fût-ce que pour leur dire incidemment qu'il allait passer un mois au château de Bourrènes. Mais le rapide arriva à Saint-Pierre sans qu'ils eussent échangé deux paroles, et il les quitta pour la vie.

Le petit train qui attendait Julien à Saint-Pierre, était attelé d'une locomotive en cuivre jaune, une petite cafetière vénérable et démodée, qui fumait et crachait comme à ses premiers jours. Le compartiment de première était encadré d'un compartiment de seconde et d'un compartiment de troisième. Il régnait à l'intérieur une chaleur poussiéreuse, qui sentait la houille et le vieux drap sec. Julien essaya d'ouvrir les vitres, mais c'était un travail surhumain. Il ne réussit qu'à noircir ses gants. Il s'affaissa, résigné, sur des coussins très durs. On entendit un coup de sifflet; puis, après un long silence, le wagon se remua douloureusement, et se mit à danser à droite et à gauche avec un bruit affreux.

Julien savait qu'il devait descendre à la deuxième station. Après un temps très long, la danse cahotante mourut sur une plainte rauque. Était-ce la fin du voyage? Ce train-là brûlait peut-être la première station; Julien ne s'en était pas informé. Il tira sa montre qui ne marchait plus. Il regarda par la vitre l'écriteau de la station. Mais c'était probablement un nom secret, que personne n'avait le droit de connaître. Julien n'aperçut qu'un petit hangar en bois, rigoureusement anonyme. Il entendit un grognement... N'était-ce pas la voix du bétail qu'emmenait le fourgon de queue? La vitre refusant de s'abaisser, il dut ouvrir la portière. Mais il n'y avait personne dans la gare, ni employés, ni voyageurs. A sa grande surprise, Julien constata cependant sur la machine la présence de deux êtres noirs à voix humaine, dont l'un put lui apprendre que la station de Grevecey, qui l'intéressait, était en réalité celle qui allait venir.

Après un nouveau siècle de marche rugueuse, Julien arriva enfin à Grevecey. Cette gare était aussi déserte que la précédente... Julien, une fois descendu, se pencha par-dessus la barrière, et aperçut une voiture à deux chevaux. Un cocher, en jaquette de drap gris, était sur le siège. Julien se risqua... C'était bien la voiture du marquis de Drouhin?

Le cocher inclina simplement la tête.

Julien, timide, crut bon d'ajouter:

—Je suis la personne que M. le marquis attend.

Le cocher voulut bien dire que M. le marquis était avec le chef de gare, à la consigne des bagages.