—Je travaille le moins que je peux. Il n'y a rien qui m'ennuie comme ces petits travaux-là. Je fais des ronds au crochet. Il en faut quatre cents pour faire un couvre-lit, et j'en ai fait une trentaine en deux étés. Vous voyez que c'est de la prévoyance, et que mon couvre-lit me servira pour mes vieux jours.
... Mais, ajouta-t-elle, si ce n'est pas amusant à faire, c'est encore moins amusant à regarder.
—... Je ne veux pas vous empêcher... dit Julien.
—Laissez donc... Laissez-moi croire que je quitte mon ouvrage par politesse... Et allons un peu nous promener...
Ce fut évidemment pour Julien une des heures les plus pénibles de sa vie. Il souffrit cruellement de ne rien pouvoir dire à cette dame. Et pourtant la conversation entre eux, lors de leur première entrevue, avait été aisée, presque heureuse. Mais on ne pouvait pas éternellement parler d'aviation, sous prétexte que ça leur avait bien réussi la première fois. Et d'ailleurs, même sur ce sujet favorable, Julien n'aurait peut-être rien imaginé de nouveau.
Il essaya les châteaux de Touraine, parla de Chaumont, de Chambord, de Chenonceaux. Mais il ne trouvait rien que de banales épithètes. Il n'arrivait pas à sortir, à propos de cette excursion classique, la moindre impression neuve et ingénieuse. Une comparaison entre l'auto et la voiture à cheval ne fut pas plus féconde... On ne pouvait encore gloser sur les hôtes du château, que Julien connaissait à peine... Il fut sur le point de faire l'éloge de Henri, le beau-fils de la marquise. Mais il ne savait pas au juste quels étaient les sentiments d'Antoinette, et il préféra remettre à plus ample informé ce thème d'entretien.
Le soulagement de Julien fut grand, quand, au détour d'une allée, il aperçut brusquement le château. Il n'osa pas revenir de ce côté-là, marqua un temps d'arrêt, de façon à laisser à la marquise l'initiative du retour.
—Bertrand, dit la marquise à un valet de chambre, quand ils arrivèrent dans la cour du château, conduisez monsieur Colbet à sa chambre. A tout à l'heure, monsieur Colbet.
Julien, tout en suivant le valet de chambre, dressait son rapide et désastreux bilan de sa première rencontre avec Antoinette...
—Voilà. C'est réglé. Je ne trouve rien à lui dire, du moment que je ne peux pas lui faire la cour. Pour l'intéresser, il faudrait lui faire deviner que je l'aime. Or, est-ce que je l'aime?... J'étais avec elle tout seul. Je pouvais lui parler. Et je n'en ai pas profité. Et même, est-ce que je tenais à en profiter?