Si la marquise avait été dans sa chambre, et s'il avait jugé impossible de la revoir le même soir, il en eût peut-être pris son parti. Mais c'était la possibilité de cette entrevue qui l'amenait à la considérer comme indispensable... Il se précipita vers l'escalier le plus proche, de façon à gagner le couloir qui conduisait de la chambre de madame Lorgis à celle d'Antoinette. Précisément dans ce couloir donnait une porte de la bibliothèque. A la rigueur, Julien, s'il était rencontré par là, pouvait dire qu'il allait consulter un livre. Ce n'était pas très vraisemblable, mais c'était plausible à la rigueur.
Il arriva jusqu'à la bibliothèque. Le petit escalier par lequel il était monté débouchait presque à côté. Il entra dans la grande pièce haute et sombre, et laissa la porte légèrement entr'ouverte, après s'être assuré qu'au bout du couloir il y avait sous la porte de madame Lorgis une raie de lumière. Par contre, il n'y en avait pas sous la porte de la marquise: par conséquent, Antoinette était encore avec son amie.
Il était effrayé à l'idée du temps qu'il allait passer là. L'attente le rendait fou, et il ne supportait pas les minutes qui semblent des siècles. Le destin eut pitié de lui. Presque tout de suite, la porte de madame Lorgis craqua. Une lumière éclata au bout du couloir. Antoinette et Anne n'avaient pas fini leur conversation. La porte de la bibliothèque, qui s'ouvrait en dedans, s'entrebâillait de telle sorte que Julien pouvait apercevoir les deux jeunes femmes. Il s'impatientait moins. Il avait vu avec satisfaction qu'Antoinette avait un bougeoir à la main: ainsi madame Lorgis ne serait pas tentée de laisser sa porte ouverte jusqu'à ce que son amie eût regagné sa chambre.
Julien était un peu ennuyé à l'idée qu'il allait faire peur à Antoinette, et qu'elle aurait, en le voyant subitement devant elle, un tressaillement désagréable. Mais il n'y avait pas moyen d'éviter ça...
Il vit, avec une émotion oppressante, les deux amies se donner la main. La porte d'Anne se referma, et la marquise, lentement, son bougeoir à la main, s'avança vers l'endroit où Julien était caché...
Il valait mieux se montrer tout de suite, pour qu'elle le vît face à face, et qu'elle le reconnût bien. Il sortit brusquement, pour se montrer plus vite. Elle eut le tressaillement attendu; son visage, cependant, n'exprima aucun effroi. Elle ne l'attendait pas; mais elle n'était pas très surprise de le voir.
—Je n'ai pu me coucher sans vous avoir revue, lui dit-il, à voix très basse...
Elle lui fit signe de se taire.
Il allait rentrer dans la bibliothèque...
—Non, dit-elle, c'est au-dessous de la chambre des Jehon.