Il n'osait lui demander d'aller dans sa chambre, à elle. Et puis le marquis couchait tout à côté.
Ils gagnèrent alors le palier du petit escalier.
Tous ces petits détails d'organisation se donnaient de part et d'autre à voix basse, mais avec un certain ton de tristesse et de gravité, qu'il importait de ne pas perdre pour la suite de l'entretien.
Elle avait soufflé sa bougie, pour éviter que du dehors on vît de la lumière par la fenêtre du petit escalier. Car Lorgis se promenait volontiers la nuit dans le parc, et les chauffeurs rentraient quelquefois assez tard. Ils s'approchèrent de la fenêtre fermée. La nuit n'était pas très claire, mais au bout d'un instant ils se virent tout de même un peu.
Elle était devant lui, toute blanche et toute triste. Julien n'y put tenir, et lui dit d'une voix étranglée:
—Pourquoi m'avez-vous fait de la peine?
Elle fondit gentiment en larmes, si bien qu'il ne put se retenir de pleurer. Ils ne savaient ni l'un ni l'autre exactement pourquoi ils pleuraient. Mais ils avaient été très énervés; ça leur faisait du bien. Et ils s'aimaient tous deux infiniment de pleurer ainsi. C'était un langage sans paroles, un langage animal, qui les unissait bien l'un à l'autre.
Pour la première fois, il approcha ses lèvres du visage d'Antoinette. Il pensa qu'il la mouillait avec son visage tout humide, mais comme elle le mouillait aussi, ça n'avait pas d'importance... Elle lui rendait ses baisers; les bouches rencontrèrent les joues au hasard; puis des baisers s'échangèrent tant et tant, que les lèvres à la fin se rencontrèrent aussi. Mais alors ce fut un peu autre chose. Antoinette eut un sursaut. Était-ce un sanglot encore? Ce sanglot s'achevait comme un frémissement. Julien l'avait serrée dans ses bras. Elle se raidit d'abord, puis, abandonnée, la bouche tremblante, il sembla, quand elle lui rendit son baiser, que tout son souffle s'exhalait.
C'est à juste titre que dans les anciens récits d'amour le baiser sur la bouche était le symbole de la possession. Vraiment, c'est, pour certains êtres, un rapprochement aussi parfait que l'acte définitif: c'est moins complet et moins officiel, voilà tout.
Il est possible que si Antoinette et Julien avaient disposé à ce moment d'une installation plus confortable, ils ne s'en seraient pas tenus au symbole. Quand ils se désunirent après cette étreinte, Antoinette était si lasse qu'elle dut s'asseoir sur une marche de l'escalier, et Julien, qui n'était pas très vaillant non plus, ne fut pas fâché d'être aussi autorisé à s'asseoir.