Quelle Antoinette allait-il retrouver le lendemain matin? Il frissonna à la pensée qu'elle se serait ressaisie, qu'il ne reverrait pas tout de suite dans ses yeux cette expression d'abandon, qui l'avait enivré l'instant d'auparavant.
Julien, cependant, ne pouvait s'endormir. Il se leva, mit son pantalon de chambre, et alla s'accouder à sa fenêtre. Au bout d'un instant, pour être mieux à son aise, il tira près de la croisée une chaise-longue de paille. Quelle joie de contempler ainsi le ciel nocturne, un ciel un peu couvert, pas trop éclatant, un ciel d'une paix infinie! L'extase de Julien le conduisit enfin au sommeil. Une demi-heure après, il se réveillait courbaturé, fermait brutalement sa fenêtre au nez de la Nature, puis courait se blottir dans son lit, en se cramponnant au sommeil fugitif.
Le lendemain matin, Antoinette ne vint pas au petit déjeuner, mais Julien ne pensait pas qu'elle descendrait. Il lui semblait qu'elle ne pouvait se remettre aussi vite des émotions de la veille, et même, quand elle apparut à la terrasse, à midi, il lui en voulut d'être si calme, et de parler aux gens comme à l'ordinaire. Julien aurait dû sentir que jamais, cependant, cet air de tous les jours n'avait été de tous les jours à ce point...
Il était un peu à l'écart, en train de causer avec Jacques de Delle. Antoinette vint de leur côté; mais elle ne le regarda pas en lui disant bonjour; elle lui attrapa seulement la main au passage et la lui secoua hâtivement. Puis elle tendit une main plus franche à Jacques de Delle, et partit au plus vite dans une autre direction, comme une maîtresse de maison qui a oublié de donner quelque ordre extrêmement important.
Julien, l'esprit ailleurs, écoutait avec force hochements de tête Jacques de Delle, qui devait s'en aller le lendemain, lui expliquait pourquoi ce n'était pas lui qui organisait une grande représentation chez les Grevel, comment il l'avait proposé gentiment, pour quelles raisons secrètes on s'était adressé à un autre, et à quel point, lui, Delle, se félicitait hautement d'avoir échappé à cette corvée. Il osait parler de son besoin de repos, ce personnage agité que Lorgis comparait un jour à une bicyclette, qui ne peut conserver son équilibre qu'à la condition d'être en mouvement continuel! Il s'en allait passer quelques semaines dans la famille de la petite rousse, des gens très simples, très près de la terre. Il parlait d'eux avec un ton de sympathie visiblement emprunté, et qui ne dissimulait pas, pour les personnes averties, le mépris et la haine que lui inspirait cette humble famille de richards.
Cependant, la cloche du déjeuner ramenait lentement vers la salle à manger le troupeau dispersé des convives. Antoinette, pendant tout le repas, remplit ses devoirs de maîtresse de maison de la façon la plus vigilante, veilla au bien-être de chacun, écoutant avec une grâce parfaite un des invités qui parlaient, juste au moment où elle se dérobait d'une façon insensible pour aller grossir d'une unité attentive l'auditoire un peu restreint d'un autre causeur. Jamais elle n'avait été autant à son affaire. Elle était comme un soldat craintif qui fait l'exercice avec plus de conscience et plus de précision qu'à l'ordinaire, parce qu'il lui est arrivé, la nuit précédente, de sauter le mur.
Quant au marquis, son innocence peinait Julien. Le loyal jeune homme faisait tous ses efforts pour ne pas lui parler avec une complaisance exagérée, et même, dans une discussion sur la marine, il le contredit au hasard, pour ne pas lui donner toujours raison.
—Je vous en prie, lui dit Antoinette, je vous en supplie... Vous êtes sûr de moi. Est-ce que vous n'êtes pas sûr de moi?
—Si, je suis sûr de vous...