Il était parti dans ses réflexions, et vit comme dans un rêve le marquis qui lui tendait la main. Il la lui serra avec énergie, sans savoir au juste ce qu'il faisait. Grâce à sa distraction, cette dernière entrevue qu'il redoutait n'eut plus rien de pénible.

Cependant, on se séparait. Julien chercha des yeux la marquise, qui était dans un coin du salon avec la petite Américaine de Le Harné. Il lui sembla qu'Antoinette avait dans les traits quelque chose d'agité et de frémissant. Et, quand elle lui donna la main pour lui dire bonsoir, il sentit que cette main tremblait... Alors il fut gagné lui-même par cette agitation. Il ne pensa plus aux petits ennuis d'organisation qu'entraînerait l'expédition du lendemain. Il éprouva une impression d'impatience, d'angoisse aussi, comme un nageur qui s'apprête à plonger, dans une eau un peu froide... Mais ce frémissement, n'était-ce pas l'amour? Exalté par cette fièvre, il ne tarda pas à se sentir tout plein de sentiments augustes...

Cependant, à peine dans sa chambre, des soucis d'ordre pratique l'assaillirent à nouveau. Il n'avait pas songé à la grave question des bagages... Il ne pouvait pas le lendemain quitter le château avec sa malle... S'il avait eu une petite valise, il eût pu l'emporter en racontant n'importe quoi... des effets qu'il renvoyait à Paris... Mais il n'avait pas de valise, et à qui en emprunter une? Il ne pouvait guère, le lendemain, parler à Antoinette de ces détails... Ma foi, tant pis! Ils partiraient sans rien du tout, et ils trouveraient en route ce qu'il leur faudrait... Il avait quelques billets de cent francs dans son portefeuille. Il se ferait adresser un mandat par son banquier de Paris, aussitôt qu'il saurait exactement où ils allaient.

Il avait éteint sa lampe depuis une heure au moins, et il remuait dans son lit sans pouvoir dormir. Allons! bon! une nuit d'insomnie! Mauvaise préparation à une journée d'enlèvement...

Il n'était pas à son aise; même il avait mal à la gorge, une constriction assez forte de chaque côté du cou. Mais évidemment ce n'était pas là la maladie grave, l'angine qui empêche tout déplacement. La fièvre, qui le tourmentait et lui séchait le gosier, n'était certainement qu'une fièvre toute passagère. Le gros ennui, c'était de ne pas dormir. Il ne serait pas en train le lendemain.

Il s'éveilla vers sept heures, au sortir d'aventures imaginaires qui n'avaient aucun rapport avec celles de sa vie réelle. Des rêves imbéciles l'avaient ramené au régiment, où il avait rencontré des gens à qui il ne pensait jamais. Il regarda sa montre, et vit qu'il fallait se lever sans retard. Il avait à faire une toilette très minutieuse, puis il fallait songer à tous les petits objets qu'il pouvait emporter sans en avoir l'air, dans les poches d'un pardessus, par exemple.

Sa toilette finie, et ses préparatifs terminés, il descendit à la salle basse où l'on prenait le petit déjeuner. Comme il arrivait dans la cour où cette salle prenait jour, il vit venir par un autre côté Antoinette, une Antoinette en peignoir du matin, nonchalante, et qui ne paraissait pas se douter que c'était le jour du départ.

Il la rejoignit rapidement, afin de lui parler sans témoins... Et tout en s'approchant d'elle, il se demandait ce qu'il allait lui dire. Il ne pouvait pas l'aborder avec ces mots: «C'est pour ce matin!» ou bien «Qu'est-ce que vous attendez pour vous apprêter?» Il faut éviter, dans ces circonstances exceptionnelles de la vie, ces petites phrases de tous les jours qui semblent plates... Mais, quand il fut près d'elle, il trouva tout de suite des paroles pressantes, et trop ardentes pour être ridicules:

—Je vous en supplie!... Chaque minute que j'attends ici est une torture pour moi... Il faut que nous nous en allions le plus tôt possible...

Il est probable que jusqu'à ce moment elle n'avait pas cru qu'elle s'en irait vraiment... Mais il était tellement fébrile, si véhément, qu'elle subit son influence, et qu'elle dit, toute troublée: