—Pour expliquer que vous partez seule avec moi? Ne disons rien. Partons ensemble le plus simplement du monde. Nous ferons dire par le cocher que vous déjeunez à Tours...
—... Oui.
Elle acceptait tout, sans discuter. Elle ne demandait qu'à se laisser conduire.
A dix heures et quart, la voiture était devant le perron. Antoinette, vêtue d'une robe de linon écru, descendait sur la terrasse. Elle s'en allait comme à une promenade ordinaire; elle n'avait d'anormal qu'un peu de préoccupation et de tristesse; sa démarche était singulièrement tranquille.
Ils ne dirent rien ni l'un ni l'autre, tant que la voiture fut dans le parc. Une fois hors de vue, il posa la main sur celle de la jeune femme. C'était comme une prise de possession muette. Il aurait voulu lui dire quelque chose, par exemple:
—Je suis bien heureux!
Mais ça ne sortait pas.
Parce qu'il ne trouvait rien à dire, il s'irritait contre lui-même, et, par contagion, un peu contre elle.
Pourquoi, elle non plus, ne disait-elle rien? Pourquoi cette attitude passive? Ne l'aimait-elle pas? Et pourquoi l'avait-elle suivi? Était-ce par une sorte de compassion, ou par un besoin de créer en lui du bonheur? Mais alors pourquoi n'en créait-elle pas tout à fait, et ne faisait-elle pas un effort pour ne pas être aussi triste?
Ils arrivèrent à la gare de Grevecey, sans s'être rien dit. Quand ils furent installés dans le petit train, elle comprit sans doute les reproches muets de Julien, et, d'elle-même, vint l'embrasser. C'était la première fois qu'elle venait ainsi à lui. Il aurait dû en être transporté. Il ne le fut pas. Il lui semblait qu'elle l'embrassait par devoir. Leurs lèvres s'unirent violemment. Ce fut un baiser frénétique, où s'exaspérait tout leur désespoir de n'être pas plus heureux.