Julien fit débarrasser la table en toute hâte, pour ne plus être dérangés. Il pensait qu'une fois seul avec la jeune femme, il finirait par adoucir cette tristesse persistante. Il se rappela que cette attitude tendre et berceuse de l'express d'Angers leur avait été assez favorable.

Malheureusement, il fallait s'installer commodément, et ce salon, fait pour recevoir des commandants de corps, inspecteurs d'armée et autres grands personnages en voyage, n'offrait, en fait de canapé, qu'un meuble assez dur. Mais Antoinette put tout de même s'y étendre, en appuyant la tête sur un coussin. De nouveau il la baisa sur la tempe, à cet endroit qui semblait leur avoir déjà réussi.

Il n'osait pas lui demander d'aller s'étendre sur un lit dans une des chambres. Il craignait de voir attribuer à cette proposition le caractère tendancieux qu'elle avait d'ailleurs en réalité.

Il ne voulait rien brusquer. Ils étaient ensemble pour l'éternité. Ils avaient le temps. Il ne fallait pas s'unir trop vite. Il se disait que cette première étreinte définitive devait être un acte magnifique, qu'il importait de ne pas compromettre par trop de hâte et une installation défectueuse. Il ne presserait pas Antoinette. Il ne la voulait que parfaitement consentante et heureuse.

Cette sagesse était d'autant moins méritoire que, depuis quelques instants, il se demandait s'il la désirait autant. Il avait beau concentrer tout son souvenir sur des visions qui l'avaient enfiévré, se rappeler comment elle lui était apparue, à moitié dévêtue, le jour de la matinée de verdure, il lui semblait que le compagnon brutal, qui avait surgi en lui ce jour-là, s'était maintenant désintéressé de l'affaire, comme un que l'on a trop lanterné, et qui ne veut plus rien savoir.

Julien cependant, baisait le front d'Antoinette, tendrement et distraitement. Puis, avec plus d'attention, il la baisa sur les lèvres; mais elle y répondit si mal qu'il se leva irrité; il ne savait pas si c'était contre elle, contre tout, qui s'arrangeait si mal, ou contre lui-même.

Elle était depuis le départ, d'une docilité effrayante. Évidemment, elle attendait de son conducteur et maître plus d'imagination. Elle semblait dire: «Je fais ce que vous voulez. Allez-vous me plaire et me conquérir?» Mais elle ne facilitait guère la tâche du conquérant, avec ce visage résigné et sans joie. Non, non! Julien en avait assez!

Elle avait remarqué son irritation. Quand elle le vit se lever et marcher dans la chambre, elle se leva à son tour et vint lui prendre le bras gentiment.

—Qu'est-ce que vous avez?

Il s'arrêta, et la regarda bien en face. Puis il dit avec toute la sincérité de son âme: