En attendant le gros du déjeuner, on s’occupa avec une avant-garde de hors-d’œuvre. Et déjà Béatrice, impatiente, parlait de se mettre en route. Il faut dire qu’elle avait mangé en museau de bœuf, anchois de Norvège, filets de hareng, salade de pommes de terre et petites olives noires, la valeur nutritive de deux déjeuners complets.
Georges, qui n’avait pas une âme de rebelle, eût probablement cédé au désir de Mme Olmey. Mais une autre volonté non exprimée le retenait à l’hôtel : Adrien, son chauffeur, n’avait certainement pas terminé son repas. Or, il n’était pas content quand on l’obligeait à écourter son séjour à table. Non qu’il fût un gros mangeur, mais il trouvait toujours à la table des courriers un auditoire attentif d’autres chauffeurs, et ce n’était pas un homme à lâcher facilement une occasion de pérorer. Ses commensaux de hasard venaient prendre place à sa table à des heures irrégulières, selon les hasards de la route ; il lui était moralement impossible de quitter la place avant que le dernier écouteur fût parti.
Quand ils arrivèrent au dessert, Béatrice donna de tels signes d’impatience que Georges sentit monter en lui un courage indomptable, qui lui permettrait de tenir tête à son chauffeur.
Il pensa néanmoins qu’il devait agir par la douceur, et, avec mille précautions, alla demander à Adrien de reprendre la route.
Adrien se montra plein de mansuétude. Il se dit sans doute qu’en voyageant à côté du patron, il pourrait continuer son exposé sur des questions diverses qui lui tenaient à cœur et qui se rapportaient à l’ordre général de l’auto : la consommation des différentes marques, leur aptitude à monter les côtes, les renseignements qu’il avait recueillis auprès des autres chauffeurs du garage sur la bonne ou mauvaise viabilité de certaines routes.
Il avait l’esprit soupçonneux et prêtait arbitrairement les plus sombres projets à ses semblables et particulièrement aux employés des garages.
Il prétendait conduire avec une grande prudence et qu’il n’avait jamais été de ces gens qui font la « course » sur la route. Il déclarait trois ou quatre fois par jour qu’il ne fallait jamais pousser une voiture et que le plaisir de l’auto consistait à aller tout doucement, en bon pépère pas pressé.
Mais il lui suffisait d’apercevoir devant lui une auto bien conditionnée pour être pris d’un désir immodéré de passer devant. Les autos ordinaires, c’était du petit gibier qu’il avalait sans se presser et pour ainsi dire sans appétit. Mais la vue d’une voiture à large caisse l’animait d’une combativité de rapace. S’il trouvait quelque résistance, si l’intervalle qui le séparait de sa proie ne diminuait pas assez vite, alors il en mettait « tant que ça pouvait ».
Georges, en fataliste, le laissait aller. Il se disait que si ces dames avaient peur, elles prendraient l’initiative de dire : un peu moins vite. Mais aucune protestation n’arrivait du fond de la voiture.
Un moment cependant, comme le compteur atteignait 140, Georges leur demanda s’il ne fallait pas ralentir…