— Non, non, dit l’intrépide Béatrice, c’est très bien comme ça. Pensez-vous que nous puissions être à Genève avant la nuit ?
— Oh ! largement, fit Georges.
— Alors, allons plus loin, allons jusqu’à Lausanne.
— Soixante-dix kilomètres en plus, c’est très faisable ; mais si vous m’aviez dit plus tôt que vous vouliez atteindre Lausanne, je vous aurais fait prendre un autre chemin : Dijon, Pontarlier, Vallorbe. Maintenant nous nous sommes engagés beaucoup plus au sud, nous voilà tout près de Chalon, nous allons filer par Tournus, nous passerons par Bourg et Nantua. De là, à la frontière suisse, il n’y a qu’un pas.
Ils n’échangèrent pas d’autres paroles avant d’atteindre cette frontière. Entre les deux femmes aussi, c’était le silence complet. Dans la glace du rétroviseur, Georges apercevait le fin visage de Mme Olmey et des sourcils un peu froncés… Ce n’était pas tout à fait la figure d’une dame qui s’en va en partie de plaisir.
Bah ! elle avait quelque ennui, quelque souci que le voyage ferait évanouir. Le jeune homme ne s’arrêta pas à des commentaires.
D’ailleurs, en auto, son goût modéré pour la réflexion ne s’accentuait pas, bien au contraire. Son attention était tout absorbée par les accidents de la route, par une carriole qui s’arrêtait brusquement au bord d’un chemin latéral, par une bande de bœufs qui nous oblige à ralentir et pour qui l’auto frémissante n’existe pas… Plus loin, un cycliste, qui roule sur la gauche, prend dangereusement sa droite dès qu’il entend notre klaxon, puis c’est un écriteau qui n’indique aucun passage à niveau, aucune sinuosité, pas le moindre croisement, mais simplement vous apprend que telle station thermale fameuse est à deux cent douze kilomètres, ce qui ne nous intéresse pas toujours.
… Et voici un autre écriteau qui vous réclame un ralentissement si exagéré que l’on n’y fait pas attention. Aussi le « merci » qui vous apparaît tout à coup à la sortie du village prend un air bien ironique, puisque le chauffeur n’a tenu aucun compte de la prière ou de l’injonction qui lui était adressée.
Sur les raccourcis, lorsqu’on quitte la grande route pour un chemin vicinal, Georges avait d’autres plaisirs : c’était de se débrouiller tout seul, la carte en main, en mettant un point d’honneur à ne jamais demander son chemin à personne. Il tâchait également de ne pas poser de questions aux habitants, quand il traversait des villes inconnues.
Sur ce point, il était bien dans les idées d’Adrien qui, comme tous les gens prolixes, avait horreur de ceux qui font des discours.