Il est incontestable qu’en France et dans bien d’autres pays, les rues des villes et des faubourgs sont sillonnées de professeurs amateurs de topographie, à qui il est dangereux de donner la parole. La main posée sur le capot, ils semblent s’installer devant vous pour la vie. Décemment, il vous est difficile de reprendre votre route en les bousculant, ce qui serait une façon un peu singulière de leur payer leur complaisance, fût-elle un peu excessive.

Il faisait encore grand jour quand ils arrivèrent à la douane française.

— C’est la frontière ? demanda Béatrice.

Georges la vit se pencher à la portière. Il lui sembla qu’elle explorait du regard les abords de la douane. Mais cette impression ne devait lui revenir qu’assez longtemps après. Pour le moment, il était tout occupé par les formalités nécessaires. Il n’avait pas rempli la feuille de son triptyque où l’on doit inscrire le numéro du moteur, celui du châssis, la force de la voiture, sa valeur, son poids, enfin son signalement complet.

Les douaniers de France n’en imposent pas aux citoyens de leur pays. Parfois ils soulèvent en eux la petite rébellion qu’un Français de race éprouve d’ordinaire devant les agents de l’autorité. Mais cette révolte demeure tout intérieure.

Tout change quand on aborde la Suisse. Même en pays de langue française, le fonctionnaire trouve devant lui des êtres parfaitement soumis. Il semble que ce soit un agent mystérieux dont on ne devine pas la puissance. Devant lui, l’homme le plus en règle se sent l’état d’âme d’un suspect, voire d’un criminel.

Même si on le reçoit avec aménité, il ne semble pas absolument sûr de ne pas être en faute.

Quand les voyageurs eurent dépassé les deux douanes, ils respirèrent plus librement, comme des prisonniers élargis que la tyrannie des gouvernants ne saurait désormais atteindre qu’au prix de formalités assez compliquées.

Seul, Adrien gardait une certaine circonspection. Il n’avait pas perdu le souvenir d’un voyage en Suisse, d’écriteaux menaçants et d’amendes perçues instantanément par des représentants de l’autorité. Il regardait avec inquiétude toutes les maisons de la route qui lui semblaient pleines de sbires embusqués. Il dévisageait avec méfiance le passant le plus inoffensif. Cet inconnu n’allait-il pas le faire stopper pour lui réclamer une amende de quinze francs suisses (soixante-quinze francs français) ?

Ils traversèrent Genève sans s’y arrêter et prirent la route du Tour-du-Lac. Ils entrèrent dans Rolle, où la gendarmerie, blanche et verte, a un air si souriant, bien qu’elle abrite les gendarmes les plus terrifiants de la côte. La circonspection d’Adrien persista au passage de Morges, dont les abords se hérissent d’écriteaux. Enfin, ils arrivèrent à Ouchy, au pied du versant où s’étagent les maisons de Lausanne. Au bord du lac, ils entrèrent dans le hall d’un hôtel réputé, où Georges, deux ans auparavant, avait passé quelques jours. Deux voyageurs lisaient des dépêches d’agence épinglées sur un tableau. Pendant que Georges s’approchait de la réception pour retenir des chambres, les deux dames se reposaient dans des fauteuils d’osier.