Il fut convenu qu’on se remettrait en route après le déjeuner et que l’on gagnerait Lucerne en passant par le lac de Thoune. Ces dames ne connaissaient pas l’Oberland bernois. Si quelque incident retardait les voyageurs, ils auraient la faculté de passer la nuit à Interlaken.

La voiture de Georges était extrêmement rapide, mais, en Suisse, on ne va pas précisément comme on veut, surtout quand le volant est entre les mains d’un chauffeur qui vit sous la terreur incessante de l’autorité.

A la table des courriers, il avait encore recueilli au sujet de la sévérité des gendarmes suisses des détails vraiment terrifiants. On était simplement revenu au temps de l’Inquisition ou de la tyrannie de la république vénitienne. Une sorte de Conseil des dix, devenu le Conseil des cent ou des mille, postait ses plus féroces séides à tous les carrefours.

Ils arrivèrent en paix jusqu’à Bulle, d’où l’on atteint le col de Jaun. De là, on traverse un pays charmant, semé de ces chalets suisses, si souvent reproduits par les fabricants de jouets et d’images qu’ils semblent avoir été copiés sur des chromos et sur des bibelots de vieilles étagères.

Georges faisait valoir les beautés du pays, mais Béatrice paraissait assez préoccupée. Quant à Laurence, dès que l’auto roulait sur les flancs des montagnes, elle se refusait à regarder les torrents écumants, qui dévalaient à cinq ou six cents mètres au-dessous de leur chemin.

Il lui semblait que le mouvement de sa tête entraînerait la voiture au fond du précipice.

Ils arrivèrent au lac de Thoune, entre Spiess et Interlaken. Ils ne manquèrent pas l’émotion rituelle que l’on éprouve à contempler la grandeur et la gravité de ces rives. Car le lac de Thoune n’est pas un de ces lacs souriants, comme le lac d’Annecy, par exemple. Il ne plaisante pas. Il ne parle pas à tout le monde. Il ne s’adresse qu’aux âmes dûment romantiques.

Les gens du monde, sans fréquenter constamment la haute poésie, y séjournent volontiers pendant une demi-heure.

Ils trouvent une satisfaction d’amour-propre évidente à ces petites visites, car il est bien entendu qu’ils font partie d’une élite.

Ils sont de l’élite poétique comme on est d’un cercle chic, qu’il n’est pas nécessaire de fréquenter tous les jours.