Béatrice, elle, n’avait toujours rien remarqué. Elle semblait toujours un peu préoccupée, mais non pas d’un nouveau sujet d’alarme. Georges se répéta qu’au fond de la voiture on communie moins avec la route. On est un passager passif, presque un colis inconscient.
Aux environs de Rapperswill, qui est une petite station charmante au bord du lac, le phaéton précédait toujours de deux à trois cents mètres la voiture de Georges. On le vit s’engager sur la route de Wattswill. Alors Adrien reçut l’ordre de tourner à droite et de gagner la chaussée qui mène soit à Lucerne, soit à Glaris, soit à Sargans. De Sargans, la carte indiquait qu’on laissait sur la droite la ville d’eaux de Ragatz, pour gagner la principauté de Lichtenstein et la frontière d’Autriche.
Avant d’arriver au petit lac de Vannen, on s’élève par une route en lacets à une certaine hauteur.
— Allons bon train, avait recommandé Georges à son chauffeur.
La puissante voiture escaladait la route avec allégresse. Georges se disait que, par ce chemin, même fût-il plus long, il gagnerait sérieusement de vitesse le phaéton et arriverait avec une avance importante à la frontière autrichienne.
Mais le chauffeur ambitieux propose, et l’humble caillou de la route dispose.
Comme ils pénétraient dans Sargans, une détonation expressive les arrêta net.
Adrien dut obliquer la voiture sur le bord droit de la route. Une roue à changer, ce n’était que huit à dix minutes de perdues, mais le prix des minutes avait fortement monté ce jour-là.
Adrien, que l’adversité rendait silencieux, était en train de terminer son travail, ayant fixé la roue de rechange, quand un sifflet haleta au tournant du chemin. Georges le reconnut pour l’avoir entendu très peu de temps auparavant. C’était l’avertisseur du phaéton.
Évidemment, au croisement de Rapperswill, et se doutant que la vingt-quatre chevaux pouvait prendre une autre direction, ce phaéton avait stoppé quelques instants sur la route, puis il était revenu sur ses pas, pour suivre la trace de la voiture de Georges.