Ces ordres et contre-ordres successifs pouvaient étonner un chauffeur, mais celui-ci, comme tant d’autres, avait pris son parti de la singularité du maître et mettait tout simplement ces contradictions sur le compte d’une faiblesse d’esprit assez générale chez les patrons.

Ils arrivèrent sans incident à Busch et traversèrent, sur un pont couvert, un cours d’eau. Ce cours d’eau n’était autre que le Rhin lui-même, un Rhin en bas-âge, qui gagnait le lac de Constance cependant que, là-bas, très loin, le Rhône, son voisin de source, s’en allait dans une tout autre direction, pour traverser le lac Léman.

Les douaniers suisses, puis les douaniers autrichiens, détachèrent successivement des papiers administratifs du carnet de l’auto. Maintenant, les voyageurs roulaient dans le Vorarlberg où des écriteaux (Rechts Fahren) indiquent qu’il faut encore tenir sa droite. Puis apparaissent encore de nouveaux écriteaux (Links Fahren). C’est que l’on vient d’atteindre le Tyrol, où les règlements prescrivent de rouler sur la gauche.

Le lendemain, pour aller à Salzburg, il leur faudrait traverser trente ou quarante kilomètres de Bavière, où il faut reprendre la droite de la route. Puis, rentrés en Autriche, ils devront revenir sur leur gauche.

Aussi les routes, dans ces charmantes régions, sont-elles sillonnées de voitures hésitantes, et l’on voit souvent deux chauffeurs s’arrêter en s’affrontant… C’est trop compliqué… On ne sait plus. Aussi entend-on de toute part cette sage réflexion : « La Société des nations devrait bien s’occuper de cela. »

Pour le moment, nos voyageurs, après avoir traversé Bludenz, gravissaient le col de l’Arlberg. Ils roulaient sans le secours des phares, dans la traînée encore blanchâtre d’un beau jour.

Mais, sur le revers de l’Arlberg, des petites lanternes rouges s’allument tout le long de la route. On était en train de poser un câble international et l’on rencontrait de temps en temps une bobine gigantesque échouée sur le bord du chemin.

On rencontrait aussi de mauvais cailloux…

Adrien arrêta la voiture, sauta à bas du siège, et s’en alla jeter un coup d’œil sur une des roues d’arrière.

— Ça y est encore, fit-il laconiquement.