Mme Olmey, qui lui avait écrit cette lettre, était la veuve du banquier Léopold Olmey. A la mort de son mari, elle était restée l’associée de son beau-frère Lucien. Lucien avait la réputation d’un homme intelligent et hardi, mais Mme Olmey estimait qu’il était loin de valoir Léopold. Léopold s’était montré, lui aussi, très entreprenant, mais avec plus de clairvoyance.
La Banque Olmey et Compagnie avait le renom d’une maison puissante, mais très « engagée ». Mme Olmey avait le goût du risque. Toutefois, elle n’aimait pas confier sa fortune à des risqueurs. Elle était un peu comme ces chauffeurs téméraires qui tremblent de peur quand un autre est au volant. Et puis elle en voulait à Lucien parce qu’on le comparait souvent à Léopold et parce que certaines gens, injustement selon elle, déclaraient qu’il était plus fort. Son mari, avec sa maison, lui avait légué sa vanité d’homme d’affaires.
On savait que Lucien et elle ne s’entendaient pas. Plusieurs fois par semaine, elle allait voir son beau-frère dans son cabinet. Elle restait plus d’une heure à discuter. A chaque fois que la porte à tambour s’ouvrait pour laisser passer un employé, il semblait que cette porte fût poussée par les éclats de voix qui emplissaient la pièce.
Georges connaissait très peu Lucien Olmey, qui assistait rarement aux dîners que donnait sa belle-sœur. Georges, lui, avait été invité trois ou quatre fois au cours de la saison.
Un soir, après le départ des autres convives, Mme Olmey l’avait retenu dans un petit salon. Ils avaient causé avec un peu d’abandon et il était resté au moins deux heures avec elle.
Ils constataient dans leurs idées, dans leurs caractères, les points communs que l’on ne manque pas de découvrir dans ces conversations d’approche. Le fait est que l’on s’y dirige instinctivement en laissant de côté, par un accord inconscient, tous les sujets qui ne permettraient pas de reconnaître et de proclamer de délicates affinités entre les deux interlocuteurs.
Mme Olmey était plutôt blonde… Mince, sans doute… Georges ne se souvenait que de ses yeux, sans savoir exactement s’ils étaient bleus, gris ou bruns. Mais il n’avait pas oublié le tendre bien-être qu’il avait éprouvé quand il s’était enveloppé de ce regard.
En somme, il avait été séduit au maximum de ce que peut l’être un habitant de Paris, qui n’est plus un gosse, pas encore un homme âgé et qui ne manque pas de distractions.
Cette lettre vert pâle lui annonçait une aventure, un vagabondage, une fuite dans des hôtels confortables, avec, dans sa poche, le bon chèque-dollar. Le palefroi de courte haleine était remplacé par une voiture rapide et bien suspendue. A ces conditions, on consent très volontiers au romanesque.
On y consent même avec impatience. Dès six heures moins dix, après avoir averti, par un mot, son domestique de son brusque départ, Georges Gassy, baigné et rasé de frais, se trouvait, sa mallette à ses pieds, devant la porte de sa maison. Seul, le choix de son costume de voyage l’avait un peu retardé. Il avait fini par laisser de côté un vêtement de sport à culotte courte et s’était habillé d’un complet de ville. La voiture de Mme Olmey était à conduite intérieure et ne nécessitait point, pour ses passagers, un équipement spécial.