Ils n’avaient pas prononcé une parole. Quelqu’un, au-dessus d’eux, les avait unis sans leur demander leur acquiescement. Ce n’était pas une union de mari et de femme, ni de maîtresse et d’amant. C’était le rapprochement de deux compagnons ou, plutôt, de deux âmes de compagnons, de deux êtres sans forme visible qui n’ont pas besoin pour faire cause commune de la parole ou du regard.

Cette vie inconsciente persista quand ils eurent repris dans l’auto leurs places respectives. Georges ne pensait certainement à rien et les lumières d’Innsbruck arrivèrent au-devant de lui comme dans un rêve.

Pourtant ce somnambulisme spécial, qui séparait sa vie songeuse de sa vie agissante, ne l’empêcha pas et même lui permit d’entamer une discussion énergique et de faire preuve d’une autorité inaccoutumée au cours d’une algarade avec un gérant mal complaisant qui voulait leur coller de mauvaises chambres.

Après des semblants de recherches désespérées, on finit par leur trouver, au premier étage, les trois chambres les plus confortables de la maison.

Ces dames paraissaient fatiguées et demandèrent à prendre une tasse de thé dans leurs appartements. Georges, qui n’avait pas faim, dit qu’il avait faim pour rester seul. Il avait besoin de faire son petit inventaire et de mettre un peu d’ordre dans ses idées et ses sentiments.

Attablé au restaurant de l’hôtel, il se mit à manger, ne pensant à rien. Une fois de plus, il se reposait, sous prétexte de réflexion. Cependant, à la fin du repas, il réveilla sérieusement son intelligence et, par devoir, la ramena au travail.

Son effort d’esprit fut facilité par une bonne bouteille de vin du Rhin, qui fit de cette réflexion une sorte de rêve vagabond, que la pensée suit avec une paresse heureuse au lieu de le diriger.

Exalté, Georges revécut l’instant émouvant où, après cette sorte d’aveu de Béatrice, il s’était senti uni à elle par un lien si pur.

Il se glorifiait de se trouver ainsi dans une aventure si haute, si exceptionnelle, si dégagée des préjugés humains et des appétits animaux du restant des hommes.

Il regardait les autres dîneurs avec l’air indulgent d’un souverain qui voyage incognito et qui est même seul à connaître son titre.