Georges regarda Béatrice, qui ne paraissait pas s’inquiéter de ce danger. Elle sourit simplement au jeune homme et profita de l’absence momentanée de Laurence pour serrer de toutes ses forces la main de Georges.

Ils s’étaient revus devant l’étrangère dans le hall de l’hôtel et c’était maintenant le premier vrai bonjour, le premier bonjour un peu tendre qu’ils pouvaient échanger. L’insouciance de Béatrice ne le rassura pas complètement. Elle venait sans doute d’un manque de prévoyance assez fréquent chez les dames, qui ne savent pas toujours quand elles ont raison de s’alarmer.

Enfin, Mme Murier sortit du magasin et Georges vit avec satisfaction qu’elle n’avait acheté que des périodiques d’art. La réalité quotidienne ne la préoccupait que fort peu. Elle s’intéressait surtout à l’annonce des expositions et suivait un peu moutonnièrement les manifestations artistiques.

On ne lui connaissait pas d’aventure. On n’avait jamais non plus entendu dire que le sculpteur Murier eût une vie sentimentale indépendante. C’était en somme un couple de figurants assez ornemental et qui ne jouait pas de rôle dans la chronique. Laurence était intelligente et distinguée, mais on ne le constatait pas. Le ménage était invité dans beaucoup de maisons. Le sculpteur, que l’on appelait quelquefois « maître », était placé à la droite de la maîtresse de maison dans les dîners où il n’y avait pas de personnalités exceptionnelles. Il venait en tête du lot, immédiatement après les phénomènes.

En somme, M. et Mme Murier étaient assez recherchés ; ils faisaient mieux que de compléter un ensemble. Ils étaient nettement au-dessus de la catégorie des invités haut le pied à qui l’on peut téléphoner à six heures du soir pour remplacer des manquants.

Georges ne se plaignait pas de la présence de cette compagne de voyage. Mais il serait arrivé assez rapidement à se consoler de son absence, surtout depuis l’événement de la veille au soir. Évidemment, il était gênant qu’elle ne fût pas du tout dans les confidences de Béatrice, alors que Georges y était à moitié. Si Laurence n’eût pas été là, Béatrice aurait pu parler au jeune homme du sujet dont il était hanté. Mais, au fait, qu’elle ne pût l’entretenir de cela, c’était peut-être mieux.

Il ne tenait pas à entendre point par point le récit de certaine soirée tragique. Il aurait eu plutôt des tendances à fuir de complètes et trop nettes révélations. Mais il eût volontiers interrogé Béatrice sur des questions à côté.

Pourquoi était-elle si pressée de rejoindre Markeysen ?

Dans quelles circonstances le banquier avait-il épousé la femme divorcée de Lucien Olmey ?

Y avait-il entre Béatrice et ce monsieur des liens sentimentaux ?