Le peintre, heureusement, n’était pas homme à se cramponner à un invité. Peut-être n’était-il pas maître chez lui autant qu’il en donnait l’impression, et qui sait si la chute du jour ne voyait pas la « femme de l’Écriture » se départir de son attitude de soumission biblique ? Toujours est-il qu’Isidore s’occupa avec une vigilance extraordinaire de trouver un tacot qui pût transporter, séance tenante, le jeune homme à Dinard. Il semblait subitement considérer le rendez-vous allégué par Robert comme une obligation sentimentale quasi sacrée, dont personne n’avait le droit de gêner l’accomplissement. Quant au principe consolateur du retour à Saint-Jacut, il fut sauvegardé au moment du départ par un « A bientôt… Je compte sur toi » tout à fait vague.

Robert, sur son auto de louage, partit donc dans le crépuscule vers l’inconnu. A la nuit, il arriva à Dinard. La saison s’avançait, et la ville commençait à se dépeupler. Robert trouva facilement une chambre dans l’hôtel le plus en vue. Il dîna hâtivement au restaurant, puis endossa son smoking. Il se rendit au Casino. Il n’avait, pour ainsi dire, jamais joué au baccara. Mais l’idée lui était venue tout à coup d’y risquer trois ou quatre cents francs, afin de ramasser une petite fortune, qui lui donnerait plus de solidité pour tenir son rôle d’enfant prodigue.

Il gagna cent francs, puis deux cents francs qu’il reperdit, et il quitta le Casino vers minuit, ayant perdu trois fois la somme qu’il s’était assignée comme rigoureuse limite. Il eut assez de force d’âme ou de manque d’estomac pour garder les quinze louis qui lui restaient sur l’allocation du voyage.

Décidément, le Destin voulait faciliter la séparation de Robert et de sa famille. Car il était radicalement impossible d’annoncer cette première mésaventure à M. Nordement, l’homme le plus austère du monde sur la question des jeux de hasard.

Il restait à Robert de quoi se défrayer à l’hôtel pendant trois ou quatre jours.

Sa vie difficile commençait.

Son âme fut partagée par parties inégales entre un âpre orgueil et une assez vive appréhension.

Il était rentré dans sa chambre.

Longtemps il demeura accoudé à sa fenêtre, comme Rolla, le héros romantique, dans la gravure qui illustre le poème de Musset.

Il se sentait plein d’un grand courage, qu’il ne savait à quoi employer.