Il fallut à Robert un certain effort pour surmonter sa gêne et pour demander au portier quelle était la famille aisée en question. C’était abdiquer un peu la dignité de voyageur indépendant et fastueux.
La nationalité exacte de M. et Mme Orega échappait à l’historien, comme le lieu de naissance du divin Homère. Seul, un diagnostic un peu aventuré d’ethnographe parvenait à situer approximativement leur origine dans les régions équatoriales du nouveau continent.
De même, les âges plausibles de ce petit homme rasé s’échelonnaient sur un long espace, entre trente et cinquante ans.
M. Orega connaissait un certain nombre de phrases françaises qu’il débitait sans trop d’accent, en vous faisant brusquement la surprise d’une faute invraisemblable, comme de dire : un table, ou : une chapeau.
Mme Orega était une sorte de Fatma de deuxième fraîcheur, à qui son apathie conférait une sorte de majesté. Elle ne semblait plus très ferme, comme si, au cours de son existence, elle eût été plusieurs fois gonflée et dégonflée.
« Le Paradis sur terre, a dit à peu près Victor Hugo, ce serait les parents toujours jeunes, et les enfants toujours petits. » La jeunesse des parents Orega était compromise, mais leur fils unique Esteban, qui n’avait que quatorze ans, était resté petit et puéril comme un tout jeune garçon.
C’était d’ailleurs un être charmant, à la fois attardé et précoce. Tantôt, secouant ses cheveux bouclés, il avait des colères enfantines. Et d’autres fois, il étonnait Robert par sa gravité mûrie, par son langage éclatant d’images imprévues. Il semblait que la nature ne l’eût laissé si petit que pour lui garder plus longtemps un aspect d’enfant sublime.
Robert, qui avait été ébloui dès leur premier entretien, fut stupéfait de voir qu’Esteban, la plume à la main, formait grossièrement ses lettres, et qu’il avait une orthographe de cuisinière peau-rouge.
Dès la présentation, c’est-à-dire le lendemain de son arrivée à Dinard, il avait été agréé comme précepteur. Il prit tout de suite ses repas à la table des Orega, non dans la salle du restaurant, mais dans un petit salon à part. Il n’en fut pas fâché, car il pouvait rencontrer à Dinard des personnes de connaissance, qui risquaient ainsi d’être mises au courant de son nouvel emploi.
Les Orega, d’ailleurs, avaient des raisons à eux pour ne pas se faire servir en public. Robert s’aperçut, dès la première minute, que le repas de famille n’était qu’une occasion de disputes furieuses entre M. et Mme Orega.