Il comprenait mal l’espagnol ; mais, si l’objet même de la discussion lui échappait, il pouvait suivre du moins toutes les phases de la lutte sur le visage étincelant des matcheurs. Parfois, c’était une sèche imputation de son mari qui marquait le visage fatigué de la belle Fatma d’une douleur extra-humaine. D’autres fois, sur une réplique de la compagne de sa vie, on voyait M. Orega tout près de défaillir, et le bronze de son visage passer du rouge marron à un vert-de-gris superbe.
Robert avait été engagé sans discussion à mille francs par mois, logé et nourri. Il avait demandé ce prix sur les indications du gérant. Et, comme M. Orega « n’avait pas pipé », il considéra d’abord son patron comme un homme fort généreux. Mais il ne fut pas long à s’apercevoir que cette apparente largesse était faite d’une timidité d’étranger, ignorant des usages. Dès que M. Orega était renseigné sur le prix d’un objet, il discutait férocement pour soixante-quinze centimes. Il payait à l’hôtel six à sept cents francs par jour pour lui et sa suite, et quand le jeune Esteban demandait un peu d’argent de poche, papa se faisait prier pour sortir un billet de quarante sous.
Robert était depuis trois jours au service de la famille Orega. Il avait déjà écrit deux mots à ses parents. Il leur écrirait jusqu’à nouvel ordre de courtes lettres, où il leur dirait simplement, comme chaque fois d’ailleurs qu’il s’absentait, que sa santé était bonne. Et il terminait en leur envoyant mille baisers, pas un de plus, pas un de moins. Ces communications, rédigées de cette façon uniforme, succinctes comme un chèque d’affection, il les leur enverrait jusqu’à nouvel ordre. Car il n’était encore un enfant prodigue que pour lui-même, et se rupture avec sa famille n’était consommée qu’en son for intérieur.
Son état d’âme était au fond plus que satisfaisant. Il était installé d’une façon confortable, mangeait bien, et ses fonctions ne lui déplaisaient pas ; il commençait à s’attacher à ce petit Esteban, en qui il retrouvait l’ardeur généreuse de son pauvre ami Francis Picard, et il avait cette fois cette satisfaction supplémentaire d’être l’aîné, l’éducateur d’âme. La grâce native de son élève lui donnait du goût pour ce métier de directeur d’esprit, et il s’enorgueillissait à l’idée de développer, d’épanouir les qualités certaines de ce jeune aiglon de la famille Orega.
Le troisième jour de son entrée en fonctions, Robert avait déjeuné, comme à son ordinaire, avec ses patrons et son élève. Le choc avait été particulièrement rude entre les époux. Ils étaient arrivés à table l’un et l’autre dans une parfaite condition de combat. Comme des boulets et des pots d’huile bouillante, des griefs réciproques, remontant à plus de vingt années, s’étaient croisés sans répit par-dessus les plats… Vers le dessert, les lutteurs reprenaient haleine, mais on sentait que l’empoignade recommencerait aux liqueurs.
Le petit Esteban, un peu blasé sur ces émotions sportives, qui avaient fini par le laisser indifférent, proposa à Robert d’aller faire un tour sur la plage. Le précepteur accepta avec empressement. Il s’arrêta au bureau de l’hôtel pour écrire à ses parents les deux lignes protocolaires, pendant qu’Esteban allait chercher un pardessus au premier étage, dons l’appartement qu’il occupait avec ses parents.
Sa lettre écrite depuis quelques minutes, Robert s’étonna de ne pas voir redescendre son élève. Il prit le parti d’aller voir ce qui se passait…
Comme il débouchait sur le palier du premier, il vit Esteban se glisser hors d’une chambre, qui ne dépendait pas de l’appartement de sa famille, et regarder autour de lui avec précautions dans le couloir désert.
Le jeune garçon aperçut Robert, eut soudain l’air gêné, et fit à son précepteur un signe de silence.
Tous deux, sans rien dire, descendirent l’escalier. Dans la rue, Esteban n’avait toujours pas ouvert la bouche.