— J’ai déjà un p’tit peu mon compte, dit le type. Avec moi, ça s’voit pas, pass’que ça s’voit jamais. Mais vaut mieux pas qu’j’abuse…
— Garçon, dit Robert, un vermouth pour monsieur.
— Hé bien, et toi ? dit l’invité.
— Moi, je n’en prends jamais qu’un. Et il m’en reste la moitié pour trinquer.
… Dis donc, fit Robert, après un certain effort pour tutoyer son nouvel ami… dis donc ? tu es absolument décidé à ne plus retourner dans ta place ?
— J’te dis qu’ils m’ont vidé, dit Gorgin. J’ai passé à la caisse ce matin. Et puis, tu sais, même qu’ils n’m’auraient pas renvoyé, que j’les mettrais tout de même, les bâtons. J’ai déjà mon bifton pour Paris, un retour que j’ai acheté une thune à un garçon d’hôtel. Et puis j’te dirai encore, puisque tu veux savoir, qu’à Pantruche y a ma gosse qui m’attend, un’ petit’ porteuse de pain tout ce qui y a de gentil, qui m’garde son cœur et sa fidélité pour moi tout seul, en couchaillant comme de bien entendu à droite et à gauche.
— Alors, qu’est-ce que tu dirais ? fit Robert après un instant de silence, qu’est-ce que tu dirais si j’allais me présenter dans ta place ?
— Toi ? dit Gorgin. T’as la touche d’un fils de famille…
— … Je ne suis pas bien avec ma famille, dit Robert.
— Mais, mon garçon, qu’est-ce qui t’empêcherait de tenter la chose ? A c’heure, le papa Gaudron n’a pas encore dégotté personne. Seulement, j’te dis une chose, tu peux toujours essayer, mais je serais positivement étonné si tu t’y maintiens, pass’que la boîte est impossible, surtout pour celui qui n’veut pas fricoter avec les garçons d’écurie. Et, tel que je te connais, je n’crois pas que ça soye dans tes goûts.